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(gaspard ulliel par nicolas vidal)

À quoi reconnait-on un grand acteur ? Ceci est une question tout à fait subjective, mais la plupart des gens s’accordent sur certains d’entre eux : Gérard Depardieu (le plus grand), Sean Penn (le plus intense) ou Joaquin Phœnix (le plus surestimé). 


Gaspard Ulliel était assurément un grand acteur. Pas de tapage, pas de transformations tape à l’oeil ni d’esclandres émotionnelles : tout était feutré, à l’intérieur, comme caché, mais d’une intensité extraordinaire. Acteur du mystère dès son plus âge (chez Téchiné notamment), il a su faire de son visage et particulièrement de son regard, le reflet mélancolique de ses émotions. Mais il le faisait avec une subtilité tellement étrange et avec une douceur tellement inhabituelle, à l’opposé des regards appuyés et surjoués de certains de ses collègues, que l’on pouvait presque parfois passer à côté. L’apothéose de ce jeu rentré trouva chez Xavier Dolan son incarnation la plus parfaite, où dans ce jeu de regards en gros plan, tout passait : la peur, l’embarrassement, la passion, la politesse, la rancoeur. 

Il y avait ensuite ce physique particulier. Une beauté rare et racée qui captait la lumière. Une photogenie naturelle contre laquelle on ne peut lutter. Mais qui ne menaçait rien ni personne. Elle était là. Et des cinéastes ont su la voir sans en faire le sujet principal du film. Sauf peut être Gus Van Sant, qui dans un court métrage a capté sa mue, le moment ou il est passé d’acteur teenager à acteur homme, dans une nonchalance scénaristique vouée à sa beauté. Certes il a joué les héros, Jacquou Le Croquant, le poilu de « Un long dimanche de fiançailles », mais ce n’était pas le superhéros sans failles, bien au contraire. Ni le bellâtre insipide. Il y avait toujours une certaine ambiguïté qui émanait de sa beauté, comme dans le Saint Laurent de Bonello où certes il incarnait le couturier mais sans en faire une pâle imitation. Ou dans le plus récent Sybil de Justine Triet ou dans un bel exercice de miroir, il jouait l’archétype du fiancé idéal, cristallisant tous les désirs des femmes du film (le père en devenir, l’objet à modeler, et l’amant interdit) sans jamais sur jouer le charme. Il n’avait pas besoin d’en rajouter, les colonnes Morris avaient fait le boulot : il était beau car Chanel l’avait choisi. Il pouvait donc se consacrer à son art. 

Et puis il y avait ses choix de films : audacieux, forts, intéressants et incroyablement porteurs d’une certaine idée du cinéma d’auteur. Depuis sa résurrection en « Saint Laurent » - rôle qui à lui seul prouve la profondeur de son jeu et un versant incroyablement sensible de sa personnalité d’acteur - il a fait un sans faute. Se délestant de sa simple beauté, il n’a eu de cesse d’incarner une certaine rage (chez Guillaume Nicloux notamment) qui ne se départissait jamais d’une forme de douceur (dans « Juste la fin du monde » de Xavier Dolan). Deux extrêmes qui se chevauchent sans cesse et qui complètent la première image que l’on a eu de lui (adolescent frêle chez Techiné, ou héros fragile chez Jeunet) et qui font de lui un acteur aussi précieux que puissant. Il n’a pas hésité à jouer des seconds rôles chez des auteurs comme Brigitte Rouan ou Emmanuel Mouret, de partir au théâtre avec Martial Di Fonzo Bo ou Michel Fau, toujours avec ce sens inné du bon projet, du pas de côté. La dernière image que l’on aura de lui au cinéma dans le puissant et magnifique “Plus que jamais” d’Emily Atef ne dément pas cette impression de mystère, de bienveillance et de douceur dans une scène d’adieu bouleversante.

Ils sont rares les interprètes qui allient une forme de féminité virile, une beauté presque bizare tant elle est évidente, et une intuition dans les choix de films. Gaspard Ulliel était donc un grand acteur. Sinon le plus grand depuis longtemps.