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Il y a des artistes dont on attend régulièrement des nouvelles. En général, celles et ceux qui ne sont pas devenu.e.s des célébrités que l’on peut voir et épier sur Instagram où dans des émissions de télé crochets. Alela Diane est une chanteuse folk américaine dont on aime avoir des nouvelles régulièrement, depuis l’inaugural « The Pirate’s Gospel » en 2006, même si parfois nous ne recevons pas la lettre, ou qu’elle se perd dans les dédales de sorties. Son nouvel album, ‘Looking Glass », nous est cette fois bien parvenu, et sa beauté ravagée nous a immédiatement séduit. Alela Diane est devenue une créatrice de chansons plus sûre d’elle, dont la voix pure et envoutante reste sa meilleure alliée. Les 11 chansons qui le composent ne sont pourtant pas si apaisées et apaisantes que ça : tournées vers le drame intime qu’imposent les changements sociaux et environnementaux (« Howling Wind »), les chansons d’Alela Diane gardent en elles le feu sous la glace des angoissé.e.s (comme sur les sublimes « When we believed » et « Paloma »), et réussit à transcender sa folk inaugurale en Torch songs puissantes (« Strawberry Moon » et « Another Dream », sommets mélodiques et puissants de l’album). De passage à Paris, nous en avons profité pour lui lancer des mots et parler avec elle de sa désormais brillante carrière, entre sa vie de famille et sa vie sur les routes folk d’une industrie musicale en pleine mutation.

Feu

« Je pense immédiatement aux incendies de la côte ouest américaine car c’est vraiment devenu un problème pour nous, aux Etats-Unis comme dans le reste du monde. La maison de mon père a presque brulé, les flammes s’étant arrêtées miraculeusement à sa clôture. En Californie c’est l’enfer. C’est très effrayant. J’ai écrit une chanson sur le disque pendant cette période. C’était à l’été 2020 et c’était une période ou la fumée était très envahissante. On ne pouvait même pas sortir de nos maisons tant l’atmosphère était toxique. Ma chanson « Howling Wind » est inspirée par ce moment, par l’état du monde. Il y avait aussi toutes les manifestions autour du meurtre de George Floyd, puis la pandémie. Tous ces évènements ont inspiré la chanson, bien que j’en parle dans plusieurs chansons, à différents endroits.»

Carrière

« Cela commence à faire un moment que j’enregistre des disques désormais. C’est vrai que j’ai une carrière dans la musique. Je fais cela depuis presque 20 ans. Mais je me demande toujours combien de temps je serai capable de continuer, surtout parce que je vieillis, et qu'on se demande forcément s’il y a de la place pour les femmes qui vieillissent dans la musique. La réponse est évidemment oui, mais il y a aussi la question de savoir si je pourrais gagner assez d’argent pour faire vivre ma famille dans cette industrie. C’est ce qui me vient à l’esprit quand j’entend le mot carrière. Après, ce n’est pas une carrière traditionnelle. Je ne vais pas au travail tous les matins. Je n’ai pas de routine. Ma carrière est faite de présences et d’absences. Quand je suis chez moi et que je ne suis pas dans un cycle d’enregistrement de disque, je suis une mère. Et dans ces moments là, je n’ai pas vraiment l’impression d’avoir une carrière musicale. Je ne pense même plus à la musique par moment. 

J’ai enregistré cet album au printemps 2021, puis on a déménagé. Je n’ai pas écrit une ligne depuis. Mais bon, je savais que je venais d’enregistrer un disque, et je me suis permise de ne pas être créative, en tout cas en musique. J’ai rénové une maison, j’ai géré tout un tas d’autres choses, mais je n’ai repris ma guitare que dans la perspective de la sortie du disque et de la tournée. Mais je me remets toujours au travail de manière assez naturelle. Par exemple, pour ce disque, j’avais écrit quelques chansons en 2019, et je voulais enregistrer quelque chose assez vite, mais la pandémie est arrivée, et je n’ai pas pu m’y consacrer puisque les enfants n’allaient plus à l’école, et trouver des moments pour travailler dans mon studio étaient plus compliqués. Mais dés que j’ai pu reprendre, j’y suis allée tous les jours, pendant que mes filles étaient à l’école, et je n’ai jamais été aussi productive, même si tout n’était pas bon et que l’inspiration n’était pas tout le temps au rendez-vous. Mais c’est comme ça que j’ai pu le terminer. Cette discipline liée au temps limité que j’avais m’a plu.

Je place ce dernier disque à un endroit de progression pour moi. J’en suis très fière. Je suis une artiste dont le voyage dans la musique a été documenté depuis le départ. « The pirate’s gospel » est un disque où je jouais à peine de la guitare. Et tout le monde le sait. J’étais une toute nouvelle songwriter, une toute nouvelle guitariste. Maintenant que j’ai appris quelque chose de nouveau à chaque album que j’ai fait, j’ai le sentiment d’être une nouvelle artiste, une chanteuse, une créatrice différente. Une personne qui crée réellement des albums. J’ai l’impression que celui-ci me ressemble, qu’il n’est pas très loin d’où je viens, mais avec de l’expérience. Je me suis poussée à faire des choses, à être professionnelle, à faire les choses de la bonne manière. Dans ma jeunesse, je ne savais pas comment faire les choses sérieusement. Alors que j’ai eu énormément d’opportunités qui me semblaient normales. Je ne savais pas qu’elles ne l’étaient pas, et qu’elles ne se représenteraient pas. Mais j’ai fait ce que j’ai pu. Cela avait probablement du charme à l’époque.»

Maternité

« La maternité m’inspire beaucoup bien évidement. Être une mère nous fait grandir en tant que personne. Mais il y a beaucoup à digérer dans cette expérience. Et cela rend la créativité plus compliquée en même temps, tout simplement car le temps est divisé, et qu’on donne beaucoup à d’autres personnes que soi. On a moins le loisir de penser à une chanson toute la journée. La maternité m’oblige à être plus volontaire et structurée dans le temps que je passe au travail. Parce que si je ne me créais pas cet espace, il n’arriverait jamais. Je serais toujours en train de passer la serpillère si je ne me disais pas qu’il fallait que j’aille dans mon studio pour jouer du piano, même si dans ce temps là précisément, il ne se passe pas grand chose. 

Après, d’un point de vue plus métaphorique, je ne suis pas sure qu’un.e artiste donne autant que ça des choses « maternantes » pour le public. J’écris des chansons avant tout pour moi, parce que je ressens le besoin de parler de certaines choses, et de créer car cela me rend heureuse. Une fois qu’elles sont sorties, elles ne m’appartiennent plus. Les autres se font leurs propres expériences dessus. Elles connectent différemment pour les gens que la raison initiale pour laquelle je les ai écrit. Je suis en revanche persuadée que la musique est un art qui connecte les gens entre eux, qui aident les gens à ressentir des choses. »

 

Refuge

« Pour moi, ce mot évoque un endroit que l’on se crée, un espace sûr, une maison ou il y a ma famille. Aujourd’hui, tout est hors de contrôle, le monde est un peu fou, compliqué, et il est important d’avoir un refuge, de trouver celui qui nous convient, ou l’on peut continuer d’être heureux, où l’on peut rire et prendre soin des autres. La musique est aussi un refuge. Mettre ses sentiments dans une chanson, c’est se réfugier dans la musique, lui faire confiance. L’industrie musicale en revanche n’est pas un refuge. C’est un milieu compliqué pour tout le monde, encore plus pour les femmes et les personnes non-binaires. Ce milieu a toujours été dominé par les hommes. Je pense qu’en tant que femme, il est interessant de vieillir et d’approcher la quarantaine. Mais y a t’il un espace pour nous ? La musique ne suffit pas. Il faut aussi donner notre jeunesse, notre apparence. Il y a beaucoup de pressions pour rester pertinentes, jeunes et belles. Et ce n’est pas vraiment juste. On devrait juste pouvoir vieillir. J’admire beaucoup Patti Smith car elle suis son parcours, elle présente son art dans le corps qu’elle a. Elle est complètement elle-même. Elle a arrêté sa carrière pendant des années avant de la reprendre à un âge plus avancé, après avoir élevé ses enfants. L’industrie nous dit qu’elle ne veut pas voir des femmes vieillissantes. On peut juste revenir quand on devient très vieille, comme une grand-mère  excentrique et cool. Mais entre les deux, quelle place reste t’il ? Il y a bien sûr des contres exemples dans la musique. Mais c’est aussi très fatiguant de continuer à tourner. Il y a aussi l’autre question qui se pose : est-ce que moi j’ai envie de continuer à vivre cette vie ? Est-ce que j’ai toujours envie d’être scrutée, photographiée ? Que l’on se dise, « Oh elle a vieilli ! ». C’est difficile.»

 

Tradition

« Quand je pense aux traditions, je pense aux chansons traditionnelles folk que jouaient mes parents dans la cuisine quand j’étais enfant. Cela a fait partie de mon enfance et quand j’ai commencé à jouer de la guitare et à écrire des chansons, je me suis tournée vers cette tradition et cette simplicité. Je n’ai jamais réellement songé à faire un autre style de musique, bien que j’aie tenté différentes aventures en groupe, avec les Wild Divine. Cela a été très bien reçu d’ailleurs quand j’ai fait ça. Et c’était bien de prendre ce risque. Mais si j’avais voulu créer un son plus large, avec un groupe, il aurait presque fallu que ce soit un projet différent. Un peu à la manière de Bonnie Light Horseman qui rassemble différents songwriters. Ce n’est ni le son d’Anaïs Mitchell, ni celui de Josh Kaufman. C’est autre chose que ce qu’ils font individuellement. Et j’adore cette musique, le son d’un groupe. Mais c’est incroyablement difficile de survivre avec un projet de 5 personnes dans la musique aujourd’hui. Je suis très chanceuse de pouvoir venir à Paris seule, de prendre ma guitare, et les gens ne seront pas déçu de ne pas voir un groupe avec moi. J’ai réussi à avoir une carrière depuis presque 20 ans parce que je suis une artiste solo, que je n’ai pas un groupe à devoir payer toute l’année. Beaucoup de musiciens annulent leurs tournées en ce moment parce qu’ils ne peuvent pas représenter leur projet avec le son qu’ils veulent, ou alors ils le font avec un ordinateur. Mais la plupart décident de ne pas y aller. Ils ne peuvent pas se permettre d’avoir 5 personnes avec eux. C’est trop cher. Donc bien que j’aime l’idée, ce ne serait pas très pratique pour moi. Je suis ravie de pouvoir performer seule ou en duo, où en trio, et c’est suffisant pour représenter le son que j’ai créé. »

Nouvel album « Looking Glass » disponible (Naïve)

En concert au Trianon à Paris le 6 février 2023

Interview et photos : Nicolas Vidal