Sébastien Delage, dur à queer
- Faces Zine

- 6 nov. 2025
- 7 min de lecture

Sebastien Delage est un artiste attachant. D’abord parce qu’en temps qu’artiste queer, il a décidé de ne pas jouer le jeu qui consiste à lisser une partie de soi-même pour obéir à une norme pop, aussi progressiste soit-elle. Deuxièmement, en devenant entrepreneur de sa propre carrière (il a créé son label Drama Queen Music), Sébastien Delage fait ce qu’il veut, quand il le veut, et avec qui il le veut. Ce qui donne 3 albums en quelques poignées d’années, des fanzines pop et queer pour accompagner le tout, des clips en veux-tu en voilà, des collaborations avec d’autres artistes queer (son duo avec l’artiste italien Protopapa est dément), le tout dans une économie précaire (les joies de l’autoproduction) mais avec des idées et des allié.e.s. Et enfin parce qu’il parle de nous, de moi, des garçons pédés qui vivent une sexualité joyeuse et libre sans être dupe des rôles hétéronomés de la communauté, mais qui parle de son quotidien, de son ressenti, de ses désirs, sans s’excuser. Son troisième album qui sort le 7 novembre, « Turbostérone », nous touche presque un peu plus que les précédents par son fond toujours intime et hyper sensible et sa forme toujours rock mais empreinte de quelques nouveautés sonores. Sexy et profondes, les nouvelles chansons de Sebastien Delage trouveront, nous l’espérons, un écho plus fort et plus pop en ces temps où les replis sociétaires sont plus en danger que jamais.
C’est ton 3ème album solo. J’ai cru, en entendant le premier titre de l’album, que tu allais te mettre aux synthés, mais très vite les guitares arrivent de nouveau…
Oui, effectivement. J’aime bien les synthés, mais je n’en joue pas. A l’époque de mon groupe Holidayz, on faisait beaucoup de musique assistée par ordinateur, avec des synthés numériques, et je trouvais que cela ne sonnait pas bien. Ce qui était normal, car on ne travaillait pas en analogique. Avec Martin qui jouait des claviers sur Holidayz, j’ai découvert les synthés analogiques que j’adore mais il m’a fallu 2 albums pour que j’arrive à me donner les moyens de faire la musique que je voulais et Martin est venu jouer sur le disque. Du coup, on a des synthés, du saxophone, du mélotron…
Sur ce nouvel album, tu continues à explorer et parler de ta vie de garçon queer, mais cette fois-ci tu l’abordes à travers le concept de la masculinité.
Il y a énormément de clichés autour de la masculinité. Je trouve ça curieux de voir à quel point les personnes gays se disent déconstruites alors que malgré tout, les garçons gay se sculptent des corps à la Tom Of Finland, et finalement, tout le monde se ressemble un peu. Tout ce que l’on dénonce fait finalement partie de nous. Il n’y a qu’à voir sur les applis de rencontres gays, où l’on voit des gars qui refusent les garçons efféminés. J’avais envie de partir de tous les stigmates masculins, genre les bagnoles, les héros, et me les réapproprier avec les paradoxes que cela implique. Moi aussi j’essaie de faire du sport, etc… Juste en avoir conscience et parler de ça.
La plupart des homos, en tout cas ceux de ma génération et des plus anciennes, se sont construits sans modèles d’identification, et les désirs sont nés des représentations hétérosexuelles ultra viriles : Bruce Willis dans « Piège de Cristal », les footballers et les vestiaires… Ce que j’ai ressenti en écoutant tes chansons, c’est aussi un hommage aux fondements de certains désirs homo, pré internet, et pré-visibilité.
En tout cas de ce qu’on s’imagine. J’ai été ado dans les années 90, et c’est vrai qu’on fantasmait sur ce qu’on voyait : Jeff Goldblum torse nu dans « Jurassic Park », Gaston dans « La belle et la bête », Aladin… Toutes ces Icônes de la pop culture. On a été biberonnée aux même clichés que les hétéros. Et ça a fini par construire notre identité. Mais depuis qu’il y a Internet et que les communautés arrivent à parler entre elles et se rencontrer, se créer des cercles de famille choisie et de déconstruire un peu tout ça, je trouve ça très rassurant. J’ai envie de le remettre dans le prisme de ce j’ai vécu plus jeune.
On commence à voir des idoles pop masculines queer qui jouent un peu le jeu des pop stars mainstream comme Lucky Love ou Troye Sivan, avec une image un peu mode, un peu diva. Toi tu vas vers une autre forme d’image, plus rock, plus brute. Que penses-tu de cette représentation ? Tu es un peu seul sur ce créneau en tout cas.
Tant mieux ! En vrai, je ne me pose pas cette question. Je suis bipolaire, et quand je suis dans une phase maniaque, je fais les choses que j’ai envie de faire. Si j’ai envie d’un tatouage, je deviens tatoueur. Si j’ai envie d’écouter une chanson, je la fais. Si j’ai envie de voir des images, je m’y colle. Je fais ce que j’aurais voulu voir ou entendre dans des médias où l’on n’était pas représenté ou par des artistes qui ont toujours été un peu ambigus comme Daho ou Bowie. Je fais juste ce qui me parle. Je n’essaie pas de représenter quelque chose. Après si j’étais hétérosexuel, on ne me parlerait pas de cet aspect de mes chansons. Il se trouve que je suis queer et que je parle de ma réalité.

Ce qui est intéressant dans ta musique, c’est que tu normalises cet aspect. Mais ce n’est pas si fréquent.
C’est ce que j’essaie de faire. Je pense que je suis chansonnier plus que musicien. Même si je ne fais pas tout tout seul. Je compose plus que je n’écris de textes, mais je me considère comme chansonnier. Je pars toujours d’un texte avant la musique. Qu’il soit de moi ou de quelqu’un d’autre. S’il y a le bon mot, la bonne formule, les mélodies viennent plus facilement. En ce moment, je travaille sur la musique d’une comédie musicale à partir d’un roman de Jules Renard ou tout est écrit en alexandrin, et j’adore ça. C’est un challenge qui me faisait peur, et au final j’aime beaucoup. C’est amusant, il y a une ambiance.
Le quotidien d’un chanteur aujourd’hui, c’est beaucoup l’image. Et la tienne est très parlante je trouve. Tu crée un fanzine qui accompagne chacun de tes disques. Tu fais beaucoup de clips pour accompagner tes chansons. Est-ce que cela t’intéresse autant que d’écrire des chansons ?
L’image m’a toujours intéressé. J’ai fait du dessin, je voulais faire du design, travailler dans le jeu vidéo, j’ai fait une fac de cinéma.Travailler avec les autres, pour moi, c’est nourrir un désir créatif. Mais des fois, je sais tellement ce que je veux montrer que je le fais moi-même. J’essaie toujours de trouver le juste milieu entre ce que je fais moi et faire appel à d’autres artistes pour éviter la redite et pour monter d’autres univers d’artistes queer. Aujourd’hui, on consomme la musique avec de l’image, même si les gens ne regardent pas les clips, il y a des petites vidéos sur Spotify. Les gens écoutent aussi la musique sur YouTube. Moi, cela m’amuse de le faire et ce n’est pas une contrainte. En revanche, Instagram est une contrainte. Il faut penser à se filmer en toute occasion. Cela me met mal à l’aise de parler seul face à une caméra pour raconter ce que je mange. Ou alors, je le fais en blague. Je me contente de faire ce que je suis à l’aise de faire.
Il est de plus en plus difficile d’émerger en tant qu’artiste et de sortir du lot. Est-ce qu’on ne serait pas complètement revenu à un artisanat de la musique ou chacun ferait cela pour s’exprimer ?
Oui, moi je trouve cela mieux car il y a moins d’intermédiaires entre l’artiste et son public potentiel. Quand j’étais en major chez Polydor, il y avait toujours un intermédiaire et un filtre. J’ai l’impression qu’on ne laisse pas faire les artistes ce qu’ils veulent, ce qui est frustrant pour tout le monde au final.
En revanche, l’écueil du non filtre, que ce soit par les labels ou les médias, c’est le nombre pharaonique d’artistes aujourd’hui qui sature, et qui se retrouvent à ne pas pouvoir toucher les gens.
C’est effectivement la contrepartie. Contrairement à ce que tu disais tout à l’heure, je trouve qu’il y a beaucoup d’artistes queer émergents et/ou indé comme Thks4Crying ou Wet Leg qui est devenu énorme. Tous ces projets sont partis tout petits. Le problème, c’est comment peut-on dépasser ces cercles là, médiatiquement parlant. J’ai l’impression qu’il faut juste tracer sa route au lieu d’être en attente.
Tu es ton propre producteur avec ta structure Drama Queen Music. Etait-ce une volonté d’indépendance ou une nécessité ?
Je ne me verrais pas retourner en maison de disque. Je veux mon indépendance, artistique et créative. Je ne suis jamais amer de ce que je fais. A mon échelle, je peux gérer mon projet. Quand j’ai créé la structure, c’était mon ambition de départ de signer d’autres artistes queer. Mais les conditions d’obtention des subventions sont de plus en plus difficile et c’est très compliqué. Je ne peux pas produire d’autres projets dans de bonnes conditions pour le moment. Mais j’adorerais pouvoir le faire.
Même si tu restes sur un créneau rock, il y a quand même une évolution entre tes trois disques. Comment envisages-tu la suite ? Est-ce que tu vois tes albums comme des chapitres de ta vie ?
C’est exactement ça. Je n’ai pas de phases créatives continues. Ça dépend des mes phases personnelles. Du coup, j’ai toujours des notes sur mon téléphone et tout se dessine assez naturellement quand j’ai envie de refaire un album. Je ne me pose pas vraiment la question du concept sur un album, mais il se dessine assez naturellement finalement.
Tu collabores avec différents auteurs sur tes disques.
Oui, depuis le début. Sur cet album on retrouve des auteurs qui ont déjà écrit sur le deuxième album. Moi j’écris comme un ado, et les auteurs m’aident à avoir des choses un peu plus littéraires, ou plus crues. Des choses que je ne serais pas capable d’écrire, par peur ou par ignorance. J’essaie d’aller chercher des auteurs qui me touchent. Je me nourris des autres. Même musicalement d’ailleurs.
Interview et photos : Nicolas Vidal

Nouvel Album "Turbostérone", sortie le 7 novembre
En concert au Pop Up du label / Paris / le 14 janvier 2026



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