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Sébastien Delage, garçon de l'été forever


Il y a des chansons qui accompagnent des moments de vie parce qu’elles nous parlent particulièrement. C’est ce qu’il s’est passé pour nous cet été avec « Les garçons de l’été » de Sébastien Delage, romances queer estivales racontées par un chanteur à la voix tendre et suave qui nous a donné envie d’en savoir un peu plus sur son auteur qui a depuis sorti un premier EP très réussi, « Fou », et qui a créé son label, Drama Queen Music, afin de sortir de l’ombre artistes queer et projets LGBTQI+. Nous avons donc rendu visite à Sébastien pour en apprendre un peu plus sur lui, son parcours après le duo Holidays, et ses envies au moment ou sort le clip de « Fou » avec la sublime Suzanne Clément, égérie queer des films de Xavier Dolan. Entretien avant son premier album très attendu.


C’est la première fois que tu te lances dans un projet solo ?

Exactement. J’ai commencé la musique vers 18 ans grâce à YouTube et des copains. J’ai monté Holidays en 2012 avec Elise mais je ne chantais pas dans le groupe. Je m’occupais des compositions, des prods, des guitares. Je faisais parfois des chœurs mais vraiment sans conviction. Je n’avais jamais chanté sérieusement avant ce projet. Et puis après le confinement, il y a eu la séparation du groupe, et j’ai eu une séparation amoureuse.


Qu’est ce qui t’a donné envie de chanter ? Est-ce que tu voulais prendre la parole sur des sujets plus intimes que tu ne pouvais pas aborder avec Holidays ?

Oui, mais aussi par nécessité. J’ai eu un épisode bipolaire lors de la séparation du groupe et ma séparation amoureuse qui a été assez violent, et il a fallu que ça sorte. Déjà, le fait d’avoir eu un diagnostique m’a beaucoup aidé. J’ai décidé d’appeler l’EP « Fou », et c’est la première chanson que j’ai réussi à faire en entier, à terminer. Je me suis enfermé dans le sud-ouest fin octobre 2020, et j’ai écrit et composé.


Sur l’EP, il y a une sorte de fil conducteur queer qui passe par ton prisme comme sur « Les garçons de l’été » ou « Banlieue ». Est-ce que tu vas continuer à dérouler ce fil narratif intime sur ton album ?

L’album sera la suite de l’EP. Il y aura 10 autres chansons. Etre gay, c’est ma réalité. Et mes névroses ou mes moments bas, je les soigne par la création, par la sexualité, et il a fallu que j’abandonne certains filtres pour être au plus proche de ce que je suis dans ma musique. Avec Holidays, je travaillais beaucoup pour Elise. Je m’exprimais à travers elle. On était un duo et il fallait faire des compromis. Sur ce projet, j’ai décide de le faire seul, sous mon nom et pas un pseudonyme. C’est un abandon complet. Mais ce qui me plait aussi, c’est que mes ami.e.s hétéros ou mes copines gouines peuvent aussi se retrouver dans les chansons. Il n’y a pas de décalage.

Tu as poussé le curseur queer jusqu’à créer ton label qui a cette étiquette. Il y a une scène lesbienne très importante actuellement avec beaucoup de chanteuses qui le revendiquent dans leurs chansons, et qui sont devenues très populaires et ont ouvert des portes. Chez les garçons, à part Eddy De Pretto, il y en a peu.

J’ai monté cé label car en 2017 un directeur artistique de Polydor m’a suggéré d’éviter de dire que j’étais homo en interview. Il disait qu’il n’était pas homophobe mais qu’on pouvait potentiellement perdre une audience. Je comprends ce qu’il veut dire, mais en 2018, ce n’est pas possible. Si on s’empêche de dire ça dans l’espace public, on continue à invisibiliser un tiers de la population. Il faut être visible. J’ai grandi dans une banlieue sans représentation homosexuelle à part « La cage aux folles » et « Pédale douce », et je me suis toujours senti honteux car j’avais l’impression qu’on s’en moquait, et ça m’a fait rester dans le placard très longtemps. Peu importe qu’on soit militant ou pas tant que c’est visible.


Les filles paraissent plus courageuses que les garçons sur ce sujet là. Il y a peu de représentations musicales queers chez les chanteurs très populaires, en tout cas en France. Certains ont parfois joué sur l’ambiguïté dans leurs chansons comme Etienne Daho, mais personne n’osait le dire.

C’est vrai. Après en France, on n’a sorti l’homosexualité des maladies mentales dans les années 80. C’est extrêmement récent. Du coup, pendant longtemps, c’était moins évident. Et puis il y a le cliché que pour le patriarcat, les lesbiennes c’est moins grave. L’homme hétérosexuel fantasme sur les lesbiennes, en tout cas sur l’idée qu’il s’en fait et qui est loin de la réalité. J’ai lu dans Têtu une interview de Félix Maritaud qui dit que « un hétérosexuel, c’est un mec qui a peur de se faire enculer ». Et c’est vrai que les mecs ont un problème avec ça. C’est un résidu de masculinité toxique qui résiste. Il faut s’en débarrasser.


Sur la couverture de l’EP, tu fais référence à Britney Spears. Est-ce que la pop culture peut briser ces tabous là ? Est-ce que c’est un moyen de faire de l’activisme de manière plus légère ?

C’est vrai que de prime abord, il y a une certaine légèreté dans mes chansons. Pour moi que ce soit dans la pop ou dans la musique indé, il n’y a pas qu’une seule forme de combat. Heureusement qu’il y a des gens comme Lil Nas X, comme Robyn, ou des alliées icônes comme Roisin Murphy. J’écoute peu de pop et je ne me retrouve pas du tout dans la musique de Lady Gaga et Beyoncé. J’ai envie d’un versant un peu plus rock, un peu plus punk. C’est plutôt la culture que j’ai eu pendant longtemps et que j’ai longtemps tue dans Holidays. C’est pour ça que je suis revenu à la formule guitare/basse/batterie. Rien d’autre. Aucun artifice, des bonnes prises, un bon mix. J’avais envie d’un pendant queer qui ne soit pas si pop.


Sur ton EP, il y a le titre « Chanson de baise » qui m’a fait penser à un groupe qui s’appelle Hunx and his punx et qui est très punk queer.

Je ne les connaissais pas au moment ou j’ai fait le titre. Je les ai découverts après mais je trouve ça génial. C’est la musique que j’aime et que j’écoute.

Est-ce que tu penses que dans la chanson française, puisque tu chantes en français, il y a une place inoccupée qui irait dans ce sens ?

En vrai, je m’en fiche complètement. Je fais pas ça pour être connu. C’est ce que j’aime faire le plus au monde et je ne veux pas faire autre chose. S’il y a une place tant mieux. J’ai créé mon label donc je suis obligé d’avoir une vision sur ce que je veux faire, et c’est vrai qu’en France je ne vois pas de pédés qui font de l’indie. J’aime beaucoup Kiddy Smile et cette scène là, mais ce n’est pas une musique qui me touche.


Quel est le but de ton label ? Faire une place pour les artistes queer émergents ?

A moyen terme, le but du label est de réussir à produire des artistes queer dans des styles différents. Le combat n’est pas que dans la pop, ou dans la musique indé, ou dans le rock. Il y a un artiste que j’aime beaucoup qui s’appelle Swan Mélani qui a sorti quelques chansons, avec un côté Dream Pop qui mérite d’être accompagné par exemple. Mais je ne me limite pas aux artistes gays homme. Ça englobe les filles, les artistes trans qui ne se sont pas toujours senti.e.s dans des espaces safe dans le monde de la musique. Je ne veux plus entendre ce qu’on m’a dit.


Quelles sont tes influences ?

Moi je viens plutôt du rock. Quand j’étais ado, j’écoutais beaucoup Muse, Radiohead, Deus, Ghinzu, du Godspeed Black Emperor… Et aussi Neurosis, du Post Core, Tool, des choses plus métal. Et puis Blur, Nirvana… J’ai une culture plutôt anglophone. Je n’écoutais pas de musique française que j’associais beaucoup à ma mère qui écoutait Véronique Sanson, Michel Legrand, Nicole Croisille… J’ai fait un rejet pendant longtemps. J’y suis revenu en faisant de la musique avec Lisa Manili et la curiosité est revenue. C’est aussi à ce moment là que j’ai découvert toute la scène française actuelle. A la même époque que Holidays, émergeaient Clara Luciani, Fischbach, Cléa Vincent, Flavien Berger… Des choses très bien. Ça m’a conforté à faire de la pop en français. Et j’écoute encore ces artistes.

Interview et photos : Nicolas Vidal

"Fou", EP disponible et nouveau clip disponible.