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Le Blind Test de Gael Faure


Quand on connaît un artiste depuis son plus jeune âge, il est parfois difficile de prendre au sérieux la mue, la transformation, l’évolution. Ou simplement de l’accepter. Car embrasser une carrière artistique, c’est évoluer, c’est changer, se trouver puis se perdre. Gael Faure, que l’on a connu tout jeune chanteur au visage parfait dans un télé crochet, a changé et s’est trouvé. Pour le meilleur, et depuis un bon moment déjà. Son nouvel EP, “L’eau et la peau”, dévoile encore autre chose de lui que ses albums précédents : une sensualité dans les mots mais surtout dans la voix, posée, charnelle, apaisante. On connaissait sa face militante, on la redécouvre toujours là, mais dans des interstices de plus en plus poétiques. Après son beau spectacle sur Jean Giono, ces cinq chansons au parfum de blé chaud et d’amour pour la lenteur sont probablement ce qu’il a fait de mieux, de plus abouti, de plus touchant. Pour le faire parler, nous lui avons soumis quelques chansons auxquelles nous avons pensé en l’écoutant. On est parfois tombé à côté. On se fait toujours des films quand on écoute de la musique. En écoutant les chansons de Gael, on s’est surpris à ne pas vouloir que la fin du film arrive.


Michael Kinawuka / Cold Little Heart

Ça aurait pu être Fleet Foxes, mais c'est pas ça. Oui, oui, oui, oui, bien sûr, j'oublie toujours les noms ! J'adore cette voix. C'est Michael Kinawika ? Mais oui, merci ! Donc, ce sont les chœurs du début qui annoncent la chanson c'est ça ? C'est vrai que sur "Renoncer" il y a ça aussi au début. Mais c'est beaucoup moins orchestré ensuite. Je n'ai pas trop mis de chœurs ensuite sur les autres titres. Cette chanson, je ne l'avais pas vraiment imaginée comme ça. Au début, pour moi, c'était un truc de potes, pas une vraie chanson d'amour. J'avais imaginé le clip où vraiment, c'est le gars avec ses copains bourrés qui va demander sa copine en mariage, mais bêtement, un peu comme ça avec ses potes. C'était plutôt des chœurs à la Beirut. Je voulais un truc qui fasse du bien, un peu solennel, mais pas trop non plus. Un peu fanfare, mais au bon sens du terme. Et puis, on a eu peur avec Emiliano qui a réalisé l'EP que ça fasse un peu quand même un peu trop “pouet pouet”. Il fallait faire gaffe avec ça. Du coup, je les ai chanté plutôt bouche fermée et tout de suite, ça donne un truc beaucoup plus tranquille. Et la voix lead peut se permettre de chanter sans forcer. Du coup, ce titre n'est pas une influence directe. Mais ça aurait pu. C'est vraiment beau sur cette chanson, c'est très assumé.


James Taylor / How sweet it is (to be loved by you)

C'est vieux ça. C'est tellement américain, c'est un blanc qui fait de la country ? Ça ressemble un peu à Supertramp. Ah mais c'est James Taylor. J'adore. Je l’ai pas mal écouté il y a longtemps. C'est hyper bien joué, ça groove. Mais je ne vois pas où il y aurait cette influence dans mes titres. (Nous lui disons que nous avions senti une influencé globale plus sensuelle, avec des cuivres, choses que nous n’avions pas entendu avant chez lui et qui nous a fait pensé à cette génération de chanteurs des années 70 influencés par la soul)

Je suis trop content d'entendre ça. Franchement, ce n'est pas du tout ce que j'ai voulu faire ou mettre en avant, ce côté un peu lent, noir. C'est plus d'assumer une production un peu plus légère, bien que certains titres soient un peu plus remplis. Mais la voix, on l'a laissé vachement plus à sa place. J'en fais beaucoup moins. Je crois que la voix est plus installée. Elle est plus basse. Maintenant, je peux plus m'amuser avec. Je peux assumer le fait d'être dans les graves comme sur "Renoncer". Je crois vraiment que je me sens mieux là-dedans. Et d'avoir traversé mes émotions, je crois que je peux les assumer en étant justement moi. Je me sens prêt à pouvoir soutenir ce genre de production par ma voix et aussi par les textes.

Coldplay / The scientist

C'est toute mon enfance Coldplay. Mais ça, pour moi, ça fait quand même partie des meilleures chansons du monde. Vraiment, on peut dire ce qu'on veut, les trois premiers albums sont géniaux, c'est exactement ce que j'ai écouté dans mon enfance. Je crois que c'est la voix qui me plaisait, qui était très pop. Mais ce qui me parlait aussi, ce sont les compos. Je trouve que ça tire le cœur. C'est bien foutu quand même. Les propos sont riches. C'était aussi beaucoup le truc progressif qui me plaisait. L'idée de la pop progressive. Il y a un côté Radiohead plus mignon, évidemment, chez Coldplay. Moins psyché, mais quand même. Après, je n'aimais pas tous les arrangements. Je pense qu'ils ont aiguisé mon sens mélodique, à aller chercher des choses. Surtout dans les recoins mélancoliques.

Je pense que ce nouvel EP est effectivement plus pop, et que le piano aide aussi, par rapport à mes précédents projets. Martin qui a fait les pianos, a trouvé exactement ce qu'il fallait en termes de boucles. Un peu parfois à la Sébastien Tellier comme sur "l'œuvre de nos vies". Il est allé chercher la bonne tierce, la bonne neuvième, la bonne septième. Et je suis hyper content de ça. Il a aidé à ouvrir, à éclairer les mélodies.


José Gonzales / Crosses

Mais moi, ça, c'est mon rêve. C'est la douceur même. Il y a un très, très beau travail de voix. Ça, c'est vraiment ce que j'écoute. Il me fait vraiment du bien et depuis fort longtemps. Je n'arrive pas à me passer de sa musique. C'est exactement parfait. C'est tout ce que j'aime.Il n'en fait pas trop. Pourtant, ça pourrait être chiant. Ça pourrait être assez linéaire. Il a cette recette qui est bien à lui. Parfois, j'écoute plus Junip, son autre projet, que ses albums solo. Et j'adore autant. Après, ce que j'aime beaucoup aussi, c'est le travail de l'image. Il fait toujours des super clips.


Fredrika Stahl / Cruel World

Elle a un sens mélodique super elle aussi. Je n'ai pas encore écouté son nouvel album. J'imagine que notre point commun est l'écologie. Elle avait fait une super musique pour "Demain", le film de Cyril Dion et Mélanie Laurent. Pour moi, c'est un engagement quotidien, même sur un titre comme "Renoncer" qui est une chanson d'amour. C'est à cause de Jean Giono et de son livre "Les vraies richesses. C'est quoi la plus grande préciosité de notre vie? Selon moi, c'est le temps, le temps qu'on a, qu'on donne aux autres. Donc il n'y a pas de prix pour ça... A la base, ce titre a quand même été fait pour ma belle, mais je me suis rendu compte qu'en fait, ce sujet était très vaste, très large. C'est pour ça que dans le clip, j'ai voulu le faire avec une vache puisque ça peut être aussi pour l'amour des animaux. Moi, c'est toute mon enfance, en fait. Mon père avait des vaches laitières. Mon premier public, c'était des vaches. Je voulais réaliser ce petit rêve de chanter pour une vache, de donner aussi tout l'amour à ces animaux qui nous donnent du lait. Donc c'est une chanson d'amour, mais quand même engagée. "Il faudra renoncer. Retrouver la vraie vitesse”, c'est ça notre vie. Il faut qu'on se calme. Est-ce qu'on a besoin de tout ça ? Pour moi, le bonheur, il n'est pas là, et je me suis dit que c'était le bon moment de faire une chanson comme ça. C'est vrai que pendant le confinement, je pensais ne rien faire, et finalement j'ai fait des chansons. Je voulais que cette chanson sorte en premier, car elle envoie un message assez positif.


(Nous lui demandons comment arrive-t-il à le concrétiser cet engagement, en tant qu'homme et en tant qu'artiste car maintenant, nous avons souvent l'impression, pas forcément dans son cas car il le fait depuis longtemps, qu'il y a parfois une petite récupération sociétale de la part des artistes. On retient plus le message que ces artistes veulent faire passer plutôt que leurs chansons.)

Honnêtement, selon moi, c'est un peu fou ce que je vais dire, mais je crois qu'il ne faut pas ouvrir sa gueule partout, tout le temps. Choisir un combat, c'est déjà pas mal. Tu peux vite passer pour la personne, justement, qui veut sauver le monde et qui est un peu donneur de leçons en même temps. C'est difficile parce que je suis persuadé que certains artistes sont assez honnêtes aussi dans leur démarche, mais peut-être parfois un peu too much et maladroits quand même car je pense que ça leur permet d'être aussi très présents dans les médias. C'est un mélange de tout ça qui fait que c'est subtil d'être engagé aujourd'hui, que ça ne veut pas forcément dire prendre une pancarte. Même si ça peut faire du bien et qu'on n'en voit pas assez. En tout cas, j'ai voulu prendre le parti pris de la douceur. C'est compliqué d'être engagé. Moi, je ne sais pas si je le fais correctement.


Jacques Dutronc / Le petit jardin

C'est Jacques Dutronc ? C'est génial ce titre. Je ne le connais pas. Quelle voix ! C'est sur la bétonisation ? C'est beau. A l'époque on pouvait faire des tubes sur des sujets sérieux. Maintenant c'est moins possible. "Renoncer", c'est aussi ça. C'est aller vraiment vers ce que je veux faire. Ne pas suivre la tendance. Parce qu'aujourd'hui, quand on sort quelque chose, on essaie de maximiser les chances de passer à la radio etc... Maintenant qu'on parle du monde d'après, faisons ce que l'on veut. Pour moi, c'est ça l'engagement. C'est oser quelque chose de nouveau. Renoncer à des choses pour justement oser être qui on est et changer un peu la donne. Mais pour revenir à Dutronc, ça, c'est une belle chanson. C'est une belle chanson engagée. Et puis c'est doux. Il y avait un côté doux à cette époque- là, dans les années 60/70, avec Souchon, des mecs un peu malins. J'aime cet engagement là. Après, est- ce qu'aujourd'hui, cela suffit d'être doux ?

Emiliana Torrini / Sunny Road

Ça, c'est une chose qui m'a beaucoup, beaucoup, plu. Je l'ai énormément écouté. Ça a près de 10 ans cette chanson ! C'est exactement la musique que j'aime. J'étais amoureux d'elle ! Elle, sa voix... Je lui ai proposé d'écrire une chanson sur l'EP. Je lui ai envoyé un titre. Et elle a aimé la chanson qui s'appelle "The healer". Sauf que 15 jours avant de rentrer en studio, je n'avais toujours rien, alors qu'elle devait l'écrire. Je pense que c'est la limite des rencontres sur les réseaux sociaux. Cela se serait peut être fait si on s'était rencontré en vrai. Mais c'est pas grave, on fera quelque chose peut être plus tard. Et du coup, c'est La Chica qui a écrit un sublime texte, et je l'en remercie car c'était dans l'urgence et qu'elle vivait des choses très fortes émotionnellement qui ont aussi nourri ce morceau. Mais ce qui est cool et que j’ai découvert finalement, c'est que les personnes que j'aime aiment ma musique. Car il se trouve que pour l'EP, j'ai également enregistré une chanson produite par un artiste que j'adore et dont le texte est signé par Barbara Carlotti. C''est encore une surprise. Mais vu qu'une de mes idoles avait aimé l'une de mes chansons, je me suis dit que j'allais en contacter une deuxième...


Mathieu Boogaerts / Avant que je m’ennuie

Ah quelle chanson géniale. Ça me fait toujours sourire quand j'entends ça. On le voit être sur ses petites pointes de pieds. Je ne sais pas si j'ai des points communs avec lui, où peut-être dans la manière d'avancer un peu en solitaire, sans famille musicale précise. En tout cas si on pense ça de moi, ça me fait plaisir. Il est très très bon, mais c'est aussi parce qu'il est, je pense, dans aucun courant. Il a sa place à part et c'est formidable. Ça c'est un artiste pour moi. En ce qui concerne ma place, je pense que ça se dessine un peu. Je travaille de plus en plus en toute indépendance, et c'est peut être ça qui me fixera un peu plus. Après, on ne sait pas de quoi sera fait demain. Quand je fais des chansons, je ne pense pas à ça, mais il est vrai que je n'ai pas du tout envie de suivre une mouvance. Après, ça fait 17 ans que je fais de la musique, et je pense que j'ai bien construit les choses. J'ai commencé à La Nouvelle Star, et c'est vrai que n'ai plus envie de participer à tous les documentaires là-dessus, de reparler de tout ça. Pour moi, ça ne sert à rien ce recyclage à la con. Je crois que mon parcours est honnête et il me ressemble. Je vais vers mes intuitions. C'est toujours ça qui m'a finalement guidé.

Interview et Photos : Nicolas Vidal