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La pop queer et tribale d'Aurus


Ce qu’il y a de bien dans les festivals, c’est que l’on peut découvrir des artistes dont on ne connait rien. Sans à priori (positif ou négatif), vierge de tout, nous pouvons nous laisser séduire, envoûter… C’est ce qu’il s’est passé avec Aurus que l’on a découvert cet été, dans un théâtre aux Francofolies de La Rochelle. Une grosse claque nous fut administrée par son rock queer et tribal dont les envolées lyriques et ultra percussives nous ont donné envie de danser avec lui malgré le fait d’être assis. Ses chansons, entre Woodkid et Bloc Party, ont parlé autant à nos jambes qu’à notre sensibilité queer (merci pour la voix de sifflet chère à Mariah Carey), et son énergie très forte et communicative ont emballé le public qui n’en pouvant plus s’est levé pour finir presque en transe ce set incroyable avec lui et ses musiciens. Nous sommes donc allés à la rencontre de Bastien pour en savoir un peu plus sur lui et sa musique à l'occasion de la sortie de son premier disque, "Chimera".


Comment est né le projet Aurus ?

C'est un peu la continuité de ce que je faisais déjà. J'avais envie de trouver quelque chose qui se rapproche un peu plus musicalement et visuellement de ce que ce que j'imaginais. Donc est née cette entité qui n'est autre que moi-même en 2019. Premier concert au Hasard Ludique à Paris, deuxième concert au Sakifo Festival à La Réunion. Et depuis, pas mal de belles choses se sont passées. Un EP qui est sorti, un single en juin et un album qui est sorti le 24 septembre.


Quelle est justement l'identité de ce projet ? Est-ce un toi "augmenté" avec des apparats qui ne sont pas forcément les tiens dans la vie de tous les jours ?

Mais bien sûr que si ! Je vais chercher la baguette de pain comme ça, Monsieur ! Pour moi, il y a un lien qui existe vraiment entre l'image, le visuel et la musique. Je m'implique beaucoup dans les clips et tout ça, mais aussi dans la proposition visuelle qu'on peut voir sur scène. Pour moi, c'était vraiment l'idée de mettre en avant toutes mes contradictions. On retrouve dans ma musique un côté un peu nostalgique et un autre un peu plus dark, plus nocturne. Et en même temps une partie un peu plus dynamique, plus solaire. En tout cas, l'idée, c'était vraiment de pointer visuellement ce qui est dit par la musique. Et puis ça me ça me permet de prendre une place plus aisément qu'avec mon prénom et mon nom. En fait, je peux vraiment voyager dans tous les méandres de ma musique et de ma personnalité. Et prendre corps sous différentes formes.


Il y a un vrai mélange dans ta musique. J'ai senti un mélange entre Woodkid, Bloc Party et Mariah Carey. Des artistes queer d'ailleurs. L'identité queer est-elle importante pour toi ?

Mariah Carey n'est pas vraiment une artiste queer, mais on l'aime bien quand même. C'est une icône. Moi, je me considère effectivement comme un artiste queer et c'est quelque chose que j'aborde aussi dans la musique, dans les concerts. Quand je parle des choses qui sont importantes pour moi, comme cette première marche de visibilité LGBTQI qui a eu lieu à La Réunion, c'est hyper important, hyper émouvant. Au début, on s'attendait à peu de monde. Finalement, il y avait plus de 1500 personnes, ce qui en a fait vraiment un moment historique très, très fort. Je suis moi même parrain d'une association LGBT à la Réunion qui aide des jeunes qui sont rejetés par leur famille qui s'appelle l'association Horizon. Après, je travaille aussi avec plaisir avec Brandon Gercara qui gère l'association Requeer. On a de beaux projets ensemble. J'aimerais monter justement une chorale queer à la Réunion. En fait, je pense que les choses sont en train de se mettre en marche.

A la Réunion, il y a un peu plus de réticence aux projets queer par rapport à la métropole?

Oui. Par rapport à toutes ces questions-là, il y a comme un gap générationnel. Certes, il y a le côté insulaire, mais aussi le côté ladilafé. Le ladilafé, c'est le commérage. Et il y a aussi un gros poids des religions. Mais maintenant, on aimerait que le vivre ensemble ne s'étende pas qu'aux religions, aux couleurs de peau. Mais aussi à l'acceptation de toutes les personnes, peu importe leur genre, leur sexualité, leur orientation sexuelle. C'est plus difficile par rapport à tout ça. En gros, la maturité des parents ici, c'est la maturité des grands parents là bas par rapport à la question. Donc, il y a vraiment comme une espèce de train de retard. Moi, je me suis un peu mis à répondre aussi à des réflexions et des commentaires qu'il y a eu suite à cette marche. Et on est encore dans des amalgames, les gens pensent que c'est une mode qui vient de métropole, comme si la communauté n'avait jamais existé à la Réunion. Le message de cette marche des visibilités, c'est qu'elle existe depuis toujours. C'est juste qu'aujourd'hui, elle se rend visible et prend sa place. Et je pense qu'il y a quelque chose de beau qui est en train de se mettre en marche. Mon clip et ma chanson "Kuhu" parlent de ça justement. Et j'étais content pour ce clip, de pouvoir réunir des ami.e.s, mais aussi des personnes et personnalités réunionnaises queer, non binaires, trans, gay et lesbiennes. Pour justement porter aussi ce message et donner effectivement une visibilité à la communauté queer réunionnaise. Car elle existe. On a aussi une particularité, c'est le fait qu'il y a aussi notre histoire coloniale, notre histoire de personnes racisées, métissées et qui ne résonne pas forcément avec les choses que l'on peut retrouver ici. Il y a vraiment quelque chose à faire.


Il commence à y avoir des symboles un peu plus forts en France, par exemple la Marche des fiertés de Paris est partie de Pantin, une ville en proche banlieue. Mais c'est vrai que dans ton clip, tu fais référence à l'esclavage, aux chaines. Il y a une parole politique qui prend le pas sur la musique ces temps-ci. Est-ce que la musique se doit d'être politique aujourd'hui ?

Pour moi, ce n'est pas quelque chose qu'on doit faire. Finalement, moi, je suis plutôt partisan du chacun fait ce qu'il veut. Je pense qu'on a une visibilité, et libre à nous de l'utiliser pour parler des sujets qui nous sont chers. Je n'émets aucun classement de valeurs par rapport à des artistes qui n'ont pas envie de parler où qui vont parler de choses plus légères. J'aime aussi parler d'amour. Mais pour moi, c'est important de parler de ce qui résonne pour moi, des choses que j'ai envie de questionner, des choses que j'ai envie de mettre en lumière, des choses qui font partie de mon expérience personnelle, ou qui m'interpellent particulièrement. Je ne suis pas spécialement politisé, mais pour moi, c'est important d'en parler. Et j'ai fait aussi un retour à la réunion où j'ai grandi, et dans ces racines là, il y a toujours eu quelque chose qui flirte avec la revendication politique. Il y a eu le maloya, déjà, qui avait été porteur sous Debré de messages politiques et qui, du coup, avait été interdit. On retrouve un peu de maloya dans ma musique, dans la multitude d'instruments traditionnels métissés à des sons plus électro. Je chante aussi en anglais, en créole. Dans ces racines-là, il y a déjà un peu le côté revendicatif qui a existé et qui existe toujours.


Ce qui est intéressant dans ta musique, c'est que tu le fais de manière rythmique. En tout cas, il y a quelque chose de très énergique, de tribal presque, avec en même temps quelque chose d'assez rock.

C'est vrai, c'est un peu tout ça. Effectivement, j'ai été nourri au rock, j'ai été nourri à Mariah Carey, donc à la pop internationale. Beaucoup de soul aussi ensuite. et puis les musiques traditionnelles de la Réunion, donc, aussi avec ce côté là aussi. Mais oui, toutes ces influences font partie de moi. Il y a aussi peut être quelque chose qui transpire moins, mais j'ai beaucoup fait de jazz et j'adore ça. Donc, il y a forcément des moments d'impro aussi. Et ça contribue presque à cette idée de transe, une transe qu'on peut retrouver dans le rock et dans la musique traditionnelle, en tout cas dans le maloya il y a vraiment cette invitation à la transe. Et pour moi, il y a aussi cette connexion à la transe avec l'improvisation jazz. C'est un moment où on part, on ne sait même pas ce qui va sortir. Et je suis content si un peu de toutes ces effluves d'esthétiques musicales peuvent se percevoir dans ma musique.

"Chimera", album disponible


Interview et photos Nicolas Vidal