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La mue merveilleuse de Katel



Cela fait bien longtemps que la pop a muté. Autrefois lieu de la musique populaire - disons depuis les yéyés - elle a tout au long des années accueilli en son sein des lolitas BD, des chanteur.s.es queer, des marginaux géniaux. Surtout en France où la distinction entre pop, variété et chanson est toujours de mise. “Mutants Merveilles”, le nouvel album de Katel, chanteuse et productrice apparue au début des années 2000 dans le paysage pop français, est sur ce point parfait : des tubes, un son pointu, un féminisme poétique, et une inventivité dans la production que l’on prend plaisir à explorer : “L’art de la pop, c’est d’être ludique, de s’amuser avec toutes les formes et les matières qui existent. J’essaie de tenir ce fil avec ce qui me constitue : mes cadences harmoniques, mon sens mélodique et ma voix. Si ça c’est là, ce serait dommage de ne pas profiter de cette variété. L’album s’appelle “Mutants Merveilles”, et je voulais vraiment que ça mute en permanence sur l'album.”


Bien que ses albums précédents étaient emplis de chansons différentes, nous n’y avions pas entendu une telle variété d’atmosphères, un vrai désir de challenge sonore que l’on perçoit dans ce nouvel album incroyablement percussif, tant dans les percussions justement, mais aussi dans les claviers : “C’est presque un album de productrice avant d’être un album de songwriter. Je suis vraiment partie de la production. Il y a plusieurs types de chansons sur l’album. Sur certaines, je partais vraiment de l’ordinateur, de la prod, des samples, des sons. Le fait de passer par là en premier a amené ce côté percussif, rythmique. L’une des premières qui me soient venues, c’est la rythmique de “En chasse” qui est une espèce de trap un peu bizarre. Je me suis réveillée un matin en pensant à ça. Beaucoup de titres sont venus par la basse/batterie. En même temps, c’est la musique que j’écoute depuis quelques années : Kendrick Lamar, le 3ème album de Rihanna, Frank Ocean, Tyler the Creator… J’ai été très fan de Prince plus jeune...Le groove qu’il y a dans cette musique n’apparaissait pas vraiment dans mes précédents projets…”


Katel laisse entrevoir effectivement sur ce disque une palette plus ouverte qui mélange des instruments peu entendus ailleurs dans la pop ou la chanson mais sans tomber dans le cliché “citoyen.ne du monde” que l’ont peut parfois ressentir chez d’autres : “J’ai toujours eu une attirance pour des instruments comme le bouzouki ou la cornemuse que j’utilisais sur mes précédentes chansons. Là, les instruments plus “spéciaux” sur l’album viennent des rencontres avec des musicien.ne.s qui les pratiquent très bien. Ce n’est pas juste pour changer de couleur, ça part vraiment d’une rencontre, comme avec Bonbon Vodou sur “Je t’aime déjà” ou avec le vibraphone de Lucie Antunes sur “Attends ou va-t’en”. Ce n’est pas intellectualisé. C’est vraiment la rencontre et la joie de pouvoir utiliser de nouveaux sons. Comme dans la recherche de sons électroniques.”


Elle est là finalement la force musicale de Katel : résister à l'enfermement sonore et à l’image de la chanteuse traditionnelle que l’on se plaît à conserver en France, ou le texte prend parfois le pas sur la musique et la production, alors que la musique est aussi là pour parler au corps. “Quand tu chantes en français, c’est compliqué quand tu veux aller dans ce genre de directions. J’ai toujours eu un rapport rythmique à la musique, dans mes guitares notamment, où dans les voix. Et j’ai toujours besoin d’aller vers des choses que je n’ai pas faites avant. Après, je ne le pose pas comme un principe. Mais quand tu chantes en français, médiatiquement on te met dans une case chanson. Et dès que tu sors de ce cadre, les gens ont l’impression de te perdre.”

Et Katel sort définitivement du cadre imposé par le monde de la musique, lui aussi en mutation. Katel, pionnière d’une indépendance farouche, chanteuse féminine, féministe, queer, patronne de label (le label FRACA!!! créé avec Robi et Emilie Marsh) et surtout productrice dans un monde où l’on fait parfois moins confiance aux femmes (heureusement de moins en moins) pour les questions techniques. “Pour moi, la question du genre que j’aborde dans ma chanson “Rosechou” est une non question. Depuis que je suis petite, je ne me suis jamais sentie être une fille ou un garçon. Je me sentais comme un être humain qui peut jouer au foot par exemple. Il n’y a pas eu de barrières dans mon éducation. Aujourd’hui dans ma carrière, je réalise des disques, j'ai mon studio, j’ai créé un label. Si j'étais née dans les années 90, ça aurait été sûrement beaucoup plus rapide. Sociétalement, il y avait des limites, des barrières qu’on a ingérées comme un syndrome d’imposture, de légitimité. Mais dans mon rapport artistique je ne sens pas de limites, notamment en matière de production. Il y a peu de femmes productrices, dont c’est le métier, où alors elles ne le disent pas, où elles produisent leurs propres albums mais pas forcément ceux des autres. Ce rapport à la technique, au travail sonore, ça se développe, mais traditionnellement on l’associe peu aux femmes. C’est le système qui sépare la musique dite masculine ou féminine. Pas la création. ”


Les clichés ont la peau dure, et on associe souvent à la création féminine une sorte de douceur, de romantisme. L’album de Katel est tout le contraire, avec une affirmation de la marge (“Les gens du jour sont transparents” dit-elle dans “La nuit est mon arène”), de la force (“En chasse”) et même les déclarations d’amour se font sous la noirceur (“Je t’aime déjà”). Sans parler de “Rosechou”, son hymne sur le genre indispensable entre France Gall et Edwyn Collins : “C’est difficile de sortir d’une image de la femme qui doit assumer sa féminité. Moi je ne sais pas ce que c’est. Je me sens absolument militante, absolument lesbienne, mais je dois être la "seule lesbienne d’Europe des années 90 à ne pas avoir de tatouages" (sourires). Je respecte bien évidemment les gens qui eux choisissent d'avoir des signes extérieurs, mais je n'ai jamais ressenti ce besoin. En revanche, je le revendique absolument. Ça joue aussi dans une identité artistique. C’est une manière d’aborder le monde qui n’est pas la même que lorsque tu es dans la majorité dominante. Notre regard sur le monde est modifié. Ça joue sur la perception, sur la manière de se placer dans le monde. Est-ce qu’on l’assume, est-ce qu’on en souffre, est-ce qu’on s’oppose… Ça oblige à prendre position. Mais c’est vrai que chez moi, il y avait le désir de ne pas avoir la vie des autres, une joie de découvrir ça. La joie, c’était aussi de me dire que je n’aurais pas d’enfants, que je n’aurais pas de mariage bien que je respecte absolument cette envie là… J'ai combattu pour l'égalité des droits car c'est absolument fondamental, mais cet espèce d’underground, de truc à part par rapport à l’homosexualité me parlait quand j’ai grandi.”


Musicienne, Katel est aussi une productrice qui se met au service des autres. Elle a produit des albums pour Maissiat, Robi, Emilie Marsh, Angèle Osinski… Une galaxie de chanteuses qui aurait peut-être plu au plus fameux pygmalion de France dont elle reprend le “Attends ou va-t’en” qui’il avait écrit pour France Gall. Mais à l’heure de la cancel culture et des luttes contre les violences faites aux femmes, comment Katel perçoit-elle l’héritage de Gainsbourg ? “Bien entendu, il ne pourrait pas faire ou dire ce qu’il disait. Mais c’est clairement l’artiste le plus libre dans la création. C’est notre artiste le plus pop, le seul qui le soit réellement. Il est capable de faire 2 albums reggae, un album funk, d’autres jazz… Il a tout fait, il s’est senti libre de tout faire, et en plus avec des chansons de dingue. Évidemment, il y a des chansons qui ne passeraient pas aujourd’hui. Mais contrairement à d’autres, je sens toujours chez lui quelque chose de juste. Il aborde des zones d’ombre mais sans jamais que ce soit valorisé. Il fait exister des pensées, comme dans “Lemon Incest”, pour dire que ça existe mais que ça n’a pas lieu d’être. Même dans “Melody Nelson''. Le mythe de la Lotita, comme chez Nabokov qui était outré qu’on pense que son livre était pédophile parce que c’était l’inverse. C’était l’idée de souligner quelque chose et chez Gainsbourg, j’ai tendance à le prendre comme ça. “Attends où va-t’en”, c’est une chanson incroyable, d’une liberté folle où la fille dit qu’elle n’est pas sa mère et qu’il doit faire un choix. En gros, c’est “Je suis ni ta pute ni ta mère”, et en ça, c’est une chanson très féministe.”


On ne sait pas vraiment si la pop peut faire bouger les lignes. En revanche, certains projets peuvent contribuer à montrer au monde d’autres formes de créations, d’autres façons de raconter la musique. En cela, “Mutants Merveilles” est un objet pop qui nous raconte le changement de perspective que l’on perçoit dans la musique, et Katel, en militante musicale aguerrie, ouvre une voie que l’on s’efforcera de suivre.

Album "Mutants Merveilles" Disponible


Interview et photos Nicolas Vidal