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FRANK LORIOU A FRÉQUENTÉ LA BEAUTÉ...

  • Photo du rédacteur: Faces Zine
    Faces Zine
  • 5 déc. 2025
  • 12 min de lecture

Dernière mise à jour : 6 déc. 2025

Photo Jean-Louis Murat : Frank Loriou


Comment fabrique t’on une image liée à la musique ? Comment traduire des notes en photo, en graphisme, en vidéo ? Les outils actuels et les représentations en très grand nombre sur les réseaux sociaux ont complètement changé la manière de faire de la musique, qui est maintenant l’accessoire d’un flux de vidéos sur Tik Tok. On adapte une chanson pour une viralité désirable, on danse comme un pantin, on fait partir un refrain, une topline qui s’adapte au flux, et non l’inverse. Il fut un temps ou la seule manière d’écouter des chansons se faisait par une radio, un tourne disque ou une platine CD, une cassette, 3 chaines de télévisions, puis 6, puis des centaines. La pochette de disque était l’attrait numéro un d’un album car on ne connaissait souvent qu’une seule chanson, le single qui tournait. De fait, il ne fallait pas se planter de visuel, de typographie, d’idée. Frank Loriou fut l’un des artisans des pochettes d’albums de nombreux chanteurs et chanteuses. D’abord en tant que graphiste, puis en tant que photographe. De Juliette à Manu Chao, beaucoup d’artistes ont pu discuter avec lui de la manière la plus désirable de fixer l’image de leur musique, pour la vie. Ce n’est pas rien. Mais il est un artiste avec qui Franck Loriou a noué une relation autre, entre création et vie tout court, qui pourtant n’avait pas bonne réputation, Jean-Louis Murat. Le chanteur auvergnat qui rechignait à jouer le jeu de la promo sauf pour en faire un jeu de massacre qui devait beaucoup l’amuser, a pourtant accepté que Franck Loriou fixe sur pellicule son visage, son corps, une partie de sa vie. Ces séances photos font aujourd’hui l’objet d’un très beau livre qui regroupe en format carré plusieurs de ces photos, et un texte magnifique sur leur relation, la création, la vie. Le chanteur disparu en 2023 laisse une discographie assez parfaite et Frank Loriou nous permet d’avoir accès à ce trésor photographique qui ravira les fans du chanteur, tant l’intimité qui s’en dégage est palpable. Rencontre autour de cet ouvrage, mais aussi de la relation entre photographe et modèle en biotope musical.


Comment est né ce projet de livre autour de ton travail photographique pour Jean-Louis Murat ?

Ce projet est né à la mort de Jean-Louis. Au moment de son décès, je suis retourné voir toutes les images que avions faites ensemble, et j’ai eu ce sentiment troublant d’une séquence animée, en faisant défiler les photos les unes après les autres. Cela m’a beaucoup troublé car j’ai retrouvé le sentiment de sa présence, comme des petites vidéos. J’ai montré les photos à quelques personnes qui ont eu le même sentiment, et je me suis dit que je devais partager cela avec tout le monde. Il y avait un autre paramètre, c’est que son décès a provoqué beaucoup de peine, et beaucoup de personnes sont venues à moi pour me commander des tirages. Mais beaucoup ne sont pas venus car ils n’avaient pas les moyens de payer des tirages. Et je ne voulais pas qu’il y ait une forme d’injustice économique. Donc j’ai décidé de publier un livre ou il y aurait presque toutes les photos que j’ai de lui, avec cette idée en tête.


Est-ce que Jean-Louis Murat est l’artiste que tu as le plus photographié ?

Je ne m’étais jamais posé la question, mais je pense que oui. J’ai fait beaucoup d’albums avec beaucoup d’artistes, mais en photo je pense que oui. J’ai fait 4 séances photos avec lui. J’ai également beaucoup photographié Gauvin Sers. Mais la collaboration avec Jean-Louis s’est étalée sur 4 albums.


Tu expliques dans le livre que ta première rencontre avec lui se fait d’abord par le graphisme, qui est ton premier métier.

Oui, c’est mon métier aussi. Je suis autodidacte. Je suis devenu graphiste assez tard, à l’âge de 30 ans, au moment où je suis arrivé à Paris et que je suis rentré dans la musique. Et je suis devenu photographe encore plus tardivement, vers 40 ans, après avoir travaillé comme graphiste pendant 10 ans pour beaucoup de pochettes de disques. Je suis donc un jeune photographe et un vieux graphiste.


Quelle était ton envie première en arrivant dans ce milieu musical ? Est-ce que c’était une passion ?

Si je suis honnête, je suis plus passionné de musique que d’image. Ma première passion, c’est la musique, depuis que j’en écoute. Chez moi, j’ai encore les vieux vinyles que j’écoutais chez mes parents. Mais ce n’est pas un hasard si je fais de l’image et non de la musique. Je n’ai jamais été musicien, mais il y avait comme une nécessité de travailler dans l’industrie musicale.


C’est toujours le cas, malgré les changements de production et de budget ?

Oui tout à fait. Je dis toujours que j’étais là quand il y avait beaucoup d’argent, et maintenant qu’il y en a moins, je suis toujours là. L’industrie a beaucoup changé depuis 30 ans. J’anime des conférences sur la création de pochettes de disques, et c’est intéressant car j’ai été acteur depuis 30 ans dans ce métier, et j’ai vu arriver beaucoup de mutations : le streaming, le graveur de CD, l’IA… La place de la musique dans la société et dans la vie des gens a beaucoup changé. Mais elle demeure extrêmement puissante.


Est-ce que tu penses que ce sont les artistes qui choisissent de travailler avec toi ou l’inverse ? On voit qu’avec Murat, il y a eu les deux. Tu es arrivé via la maison de disque pour le graphisme d’une pochette, puis c’est lui qui te rappelle pour des photos de presse… Comment analyses-tu cela ?

En fait on m’a proposé de travailler avec lui parce qu’avant, j’avais travaillé avec Yann Tiersen, pour ce qui fut ma première pochette de disque, « Le Phare », et puis sur le « Clandestino » de Manu Chao. Yann et Manu ont des ancrages régionaux très forts, ce sont des fortes personnalités avec des univers singuliers, et c’était également le cas de Jean-Louis. Comme j’ai montré que je savais me mettre au service d’artistes comme eux, que parfois les maisons de disques avaient du mal à comprendre et vice versa, j’étais apparement un bon passeur. Donc les artistes et les labels se sont servis de moi pour arriver à dialoguer. C’est peut être un peu prétentieux de le dire, mais je comprends les deux en fait. J’ai travaillé longtemps en maison de disque et j’ai aimé ça. J’explique souvent aux artistes les problématiques des labels, qui leur veulent plutôt du bien, et dont certains acteurs sont des passionnés de musique. Il y a plein de gens dans les labels qui feraient une belle carrière ailleurs. Ils ne sont pas là que pour l’argent, mais aussi par passion.



Jean-Louis Murat avait une image de bougon râleur, en tout cas médiatiquement. Il faisait partie de ceux à qui on a posé une étiquette, comme Brigitte Fontaine, à leur corps défendant devenus parfois caricaturaux et caricaturés. J’imagine qu’il n’était pas comme ça dans la vie. Comment as-tu réussi à appréhender cette double image médiatique et amicale, puisque vous êtes devenus amis au fil du temps.

Quand on travaille avec un artiste, on travaille pour sa musique. Avec lui. Il a tout intérêt à donner le meilleur de lui même. Mais aussi et surtout, Jean-Louis se protégeait. Moi j’instaure plutôt des rapports assez simples, donc il n’avait pas à se protéger de moi. Il était en confiance et on n’était pas en train de gérer une relation. On parlait, on travaillait sur le fond. Jean-Louis aimait travailler avec les autres. Il a toujours été entouré de musiciens, il a travaillé avec Denis Clavaizolle toute sa vie. Il a aussi aidé beaucoup d’artistes, comme Morgane Imbeaud et d’autres.


Les artistes de la génération de Murat prenaient l’image un peu comme une obligation - en tous cas certains - contrairement à ceux d’aujourd’hui qui arrivent souvent avec une image définie en amont, car ils n’ont pas vraiment le choix. Mais il s’est malgré tout prêté avec toi au jeu de la « Mise en scène », avec des costumes. Comment arrivais-tu à l’amener à cela ? Est-ce que tu attendais que cela vienne de lui ? Est-ce que vous échangiez avant ?

J’adore photographier les artistes qui n’aiment pas ça : Yann Tiersen, Dominique A, Jean-Louis Murat… Ils sont obligés pour la promotion de s’y coller. Mais ma gageure, c’est qu’ils y prennent du plaisir et qu’ils soient fiers du résultat. Avec Jean-Louis, il y a eu plusieurs périodes, et j’ai découvert en feuilletant mon propre livre, qu’effectivement on était partis du plus brut, en chemise de bucheron dans une cuisine austère de campagne, pour finir avec une épée, une redingote rouge et des vaches. On a eu tout un cheminement qui s’est étalé sur une dizaine d’années. On a construit une oeuvre d’images ensemble. Autant au début on a eu besoin de passer par ce dépouillement, puis pour ne pas être redondant, on a cherché d’autres choses. Déjà, on faisait toujours des photos dans la même zone, dans un rayon de 100 mètres autour de sa maison. Pour la séance en général d’Empire, c’était l’évènement, on est parti à 5 Kilomètres !


Il ne voulait pas se faire photographier ailleurs que chez lui ? A Paris ou en studio par exemple ?

Dans « Lettre à un jeune poète », il commence par lui dire de décrire ce qu’il y a autour de lui avant d’aller voir ailleurs. C’est aussi ce que je fais. Dans mon premier livre, il n’y a que du quotidien. Moi j’aime ça. Quand on se voyait avec Jean-Louis, on ne savait pas ce qu’on allait faire. On commençait par manger, par parler de charcuterie et du Tour de France, et puis à la fin du repas, on s’y mettait, comme deux maçons qui doivent construire un mur. Si on trouvait matière autour, on n’avait pas besoin d’aller plus loin.


Il y a quelqu’un qui a été important dans la construction de l’image de Murat et dont tu parles dans ton livre, c’est Laure avec qui il vivait à l’époque. Elle prenait en charge une grosse partie du travail de Murat chanteur. Quel était ton rapport de travail avec elle ? Est-ce qu’elle avait un rôle de passeuse entre vous ?

Elle avait clairement un rôle de passeuse entre Jean-Louis Murat et le reste du monde ! On était assez complices car il fallait amener Jean-Louis à faire des images pour la sortie d’un nouvel album, qu’il avait lui même créé. J’ai eu la chance que Jean-Louis m’apprécie vraiment, donc il était toujours content que je vienne. Laure me proposait de passer les voir, sous entendu ce serait bien qu’on fasse aussi des photos. On ne savait jamais s’il voudrait en faire, mais on tentait. Je voulais rendre hommage à Laure aussi car les compagnes et compagnons d’artistes, c’est comme les paysans, ils et elles travaillent beaucoup mais ils n’ont pas de retraite après ! Par exemple, Laure a fait la photo de la pochette de

« Mustango ». Il a été dit que c’était un autoportrait, mais ce n’est pas vrai. C’est elle, mais elle n’est pas créditée dans l’album. C’est bien de le dire aujourd’hui.


Est-ce qu’il faut aimer son modèle pour faire une bonne photo ?

Je pense qu’il faut lui vouloir du bien et l’aimer, oui. C’est d’ailleurs très beau d’aimer quelqu’un qu’on ne connait pas du tout. Moi j’essaie toujours de rencontrer les artistes avant. Mais il m’est arrivé pour des raisons pratiques que la préparation se fasse à distance et qu’on ne se rencontre que lorsqu’il arrive pour la séance. C’est un moment très intime de faire des images. J’essaie de faire en sorte que le modèle ne doive pas se protéger de moi, mais je dois aussi l’amener à certains endroits où il n’a pas forcément envie d’aller.


Je trouve que l’intimité se créée aussi dans le fait qu’en tant que photographe, on voit aussi les photos ratées, celles ou il n’est pas à son avantage, même si ce qui sera montré sera à l’avantage du modèle.

C’est tout à fait vrai. Je dis souvent aux artistes que sur une séance photo, ils auront 1000 visages différents. Quand tu te trouves très laid, tu n’es pas comme ça dans la vie, c’est un accident. Quand tu te trouves très beau, c’est aussi un accident. La vérité est au milieu.


Photo Jean-Louis Murat : Frank Loriou


La mort de Jean-Louis Murat est arrivée de manière assez brutale, au moment ou sortait un Best-of. Est-ce que tu avais en tête des images que tu n’as pas eu le temps de réaliser avec lui ? Quand on a une relation au long cours avec un modèle, artiste ou pas, on peut projeter des images sur eux/elles. Est-ce que c’était le cas avec Jean-Louis ?

Je ne me projette pas. Je suis assez pragmatique. Je ne me projette que dans les images que je vais faire avec certitude. Il y a des artistes que j’aimerais photographier et ce n’est pas encore arrivé, mais ce n’est pas très grave car j’ai surtout envie que eux en aient envie. Avec Jean-Louis, on ne pouvait pas vraiment projeter. La seule chose que j’ai réussi à faire, c’est de lui faire mettre un costard et de gominer ses cheveux pour une séance car je voulais le prendre en photo comme ça. Pour revenir au Best of dont tu parles, il avait toujours dit qu’il n’en ferait pas de son vivant, et il est mort la veille de la sortie. C’est incroyable. En terme de légende, on est proche de Bowie ou Leonard Cohen qui ont presque « Mis en scène » leur disparition. Pour Jean-Louis, c’est un hasard malheureux mais c’est incroyable.


Dans le livre, tu racontes que tu n’es pas un fan de la première heure de son travail, que tu l’as découvert au bout de quelques albums. Et que tu n’écoutais jamais ses disques avant de travailler dessus car il ne le permettait pas. Comment appréhendais-tu ce travail ? Est-ce que tu avais juste confiance en ce qu’il te disait ?

C’est beaucoup du ressenti. J’aime beaucoup deviner, je ne veux pas qu’on m’en dises trop. J’aime l’impréparation.


Est-ce que tu ressens la même complicité avec les autres artistes avec qui tu collabores ?

Oui, énormément. Dominique A a écrit une chanson qui s’appelle « Les chanteurs sont mes amis » et j’aime bien dire la même chose. D’abord, sont venus à moi des artistes avec qui j’avais réellement des choses à partager, dans le travail et dans la vie. J’ai fait en sorte que certains artistes me choisissent, par mon travail, par mes valeurs, par ma manière de faire. Donc sont venus à moi des artistes qui me touchaient particulièrement et des liens très forts se sont créés comme avec Gauvain Sers, avec qui j’ai fait 3 albums, avec Yann Tiersen aussi avec qui j’ai des liens personnels très forts également. Il y a souvent un endroit où cela se joue, c’est quand je vais quelque part avec mes enfants. Et avec Yann, nos enfants ont grandi ensemble et on a des liens aussi forts qu’avec Jean-Louis. Dominique A aussi, Thomas Fersen… Il y en a tant.


Dans ton livre, j’ai été très touché quand tu racontes qu’au moment ou vous n’avez pas collaboré ensemble, entre les débuts ou tu faisais le graphisme et le moment où il te rappelle pour des photos, tu as regretté de ne pas lui avoir dit que tu l’avais compris. En tant qu’artiste et en tant que personne. C’est très fort. Est-ce que tu as ressenti cela avec d’autres artistes en te disant qu’ils allaient venir à voir parce que tu les avais compris ?

Les autres, j’avais réussi à le leur faire comprendre. Jean-Louis, il m’impressionnait quand même beaucoup. J’étais très timide à l’époque et il faisait un peu peur à toute le monde. J’étais un jeune breton qui découvrait Paris et ses codes, le monde de la musique et ses codes. Donc je suis resté dans mes petits souliers et je n’ai pas beaucoup parlé à l’époque. Mais 10 ans après, il avait vu exactement qui j’étais à l’époque. Il s’était intéressé à moi.


Les artistes ont parfois tendance à être très centrés sur eux-mêmes, mais Jean-Louis Murat, pour le coup, ne dégageait pas ça.

Il a pu développer une certaine antipathie à son égard, par son image dans les médias, mais c’était quelqu’un de très respectueux qui accordait de l’importance à tout le monde, du plus petit au plus grand. Il s’adaptait à chacun. Sa vie au quotidien, c’était d’aller ramasser des mûres avec la dame qui faisait le ménage chez lui. Ses voisins, chez qui il a passé tant de temps et chez qui nous avons d’ailleurs fait des photos, ce sont les gens avec qui il a passé le plus de temps. Jean-Louis n’a jamais perdu le sens des réalités. Il est resté très centré, très intègre.


Tu as accompagné beaucoup de chanteurs qui ont émergé dans les années 90 : Yann Tiersen, Miossec, Dominique A Thomas Fersen… Moins de chanteuses.

C’est vrai. J’ai plus photographié des chanteurs. Mais j’ai aussi travaillé avec des femmes : Jeanne Cherhal, Olivia Ruiz, Juliette avec qui j’ai fait 6 albums, Robi… Mais c’est un peu le hasard. Il y avait beaucoup moins de femmes il y a une trentaine d’années. Mais j’adore photographier les femmes. J’ai aussi travaillé avec Françoiz Breut, Héléna Noguerra… Mais je ne les ai pas forcément photographié. On a fait 5 albums avec Héléna, mais je ne l’ai jamais prise en photo.


Qui aimerais-tu photographier justement ?

Et bien Héléna Noguerra, comme on vient d’en parler. Je suis jaloux que l’aies photographié ! C’est un peu une histoire de désir réciproque. Je n’ai pas de désir pour quelq’un qui n’en a pas pour moi. Je suis plus curieux de savoir qui aimerait bien que je le photographie, homme ou femme. J’aime bien qu’on me désire.


C’est bien de le dire, car on pense souvent que le désir vient toujours de celui ou celle qui photographie!

Les artistes sont habitués à être désirés, donc je fais le poseur en déclarant l’inverse !



Interview et photos Nicolas Vidal

Photos Jean-Louis Murat : Frank Loriou

Livre « Jean-Louis Murat - Photorama » de Frank Loriou disponible aux Editions Le Boulon




 
 
 
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