DIMITRI DORÉ, ACTEUR ADORÉ
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C’est quoi être un bon acteur ? Est-ce qu’avoir une bonne nature suffit ? Le travail peut-il donner du talent ou simplement polir ce qui est déjà là par essence ? La trajectoire de Dimitri Doré est en cela très interessante quand on discute avec lui. Révélé au cinéma par le magnifique film « Bruno Reidal » de Vincent Le Port, c’est au théâtre en compagnie de Jonathan Capdevielle qu’il fait ses armes et continue d’affuter son art tout en prenant les chemins escarpés du Cabaret. Ecclectique comme une seconde peau, le travestissement du corps n’est en aucun cas celui du sentiment chez lui. Dans « Dainas », pièce auto-fictionnelle qu’il a créé avec Jonathan Capdevielle le fidèle et qui représente des motifs de son histoire personnelle, on le voit, seul en scène, arpenter les fantômes de son passé dans un spectacle dense, drôle et bouleversant. Comme si la nature intrinsèque des planches et de la fiction le protégeaient de toute ecchymoses pour ne garder que l’essentiel : le geste, l’élan créatif qui, s’il ne guérit pas tout à fait, apaise. Comme l’admiration, celle qu’il voue aux artistes, et la nôtre pour lui. Rencontre surprenante avec Dimitri Doré pour parler de « Dainas », de Muriel Robin et d’autofiction.
Est-ce que ça veut dire quelque chose pour toi d’apprivoiser le plateau ?
Ah c'est essentiel. C'est pour ça que j'arrive très tôt au théâtre, comme Robert Hirsch. Je suis pas de nature à dire bonjour au lieu. La personne qui partage ma vie fait ça, moi je ne le fais pas mais par contre, j’aime bien arriver tôt dans un lieu dans lequel je vais déployer une certaine énergie. Au cinéma, tu es contraint à te faire ballotter, à obéir. Mais au théâtre, c'est toi le chef opérateur, c'est toi qui peut faire des travelling, être ton stedaycamer. Et c’est pas pareil sur un plateau de cinéma.
Est-ce que c'est l’une des raisons qui t'a donné envie de faire ce métier justement d'apprivoiser un lieu ? De te dire consciemment « je décide d'habiter ce lieu », qui peut être le théâtre, le cinéma, le jeu…
Le mot clé serait plutôt « Consciencieux »… Quand j'étais tout petit, comme j'étais dans une école privée catholique, on m'a appris à bien écrire à la plume. Et surtout les professeurs qui m'ont ému, ça a été des personnes qui apprenaient dès le 5 septembre à connaître les noms de famille et les prénoms de chaque élève. Et ça je trouve que c'est une marque de respect. C’est pour ça que je voulais être professeur des écoles. Ce qui était une catastrophe pour mes parents qui m’ont initié aux arts du cirque. Ils me voyaient plus en Cloclo, en Patrick Sébastien. En tout cas dans l’artistique. Ma mère était secrétaire au sein d'une agence immobilière et mon père était vendeur de literie et de rideaux. Mais ce qui m'a animé, c'est que j'écoutais les autres au fur et à mesure des classes que je suivais. Et Marie-Line Cassagne, qui était ma professeure d'italien m’a dit « Moi je ne vous vois pas du tout professeur et vraiment l'italien, il vous manque une prononciation, je vous conseille pour l'épreuve du bac de faire du théâtre car vous faites rire tout le monde Dimitri! ». A un moment donné, je pense qu'il faut écouter, se rendre à l'évidence. Et donc j'ai accepté et tout s'est ouvert, dans le sens où on m'a dit « mais qu'est-ce que t'es drôle ! Par contre ta voix n'exprime pas ta physicalité du corps. ». La première personne que j'ai rencontré du métier, c'est Jean-Marie Bigard. J’avais 19 ans. Je lui parlais de Pierre Palmade, de Muriel Robin, de Robert Hirsch, du théâtre de boulevard que j’adorais. Il m’a conseillé de contacter Vincent Dedienne. J’allais voir son seul en scène en 2016, au moment où je me suis inscrit aux cours de l'école du théâtre de l'Éponyme.
Qu’est ce qui t’attirait dans ces références là qui ne sont pas de ta génération ? Comment es-tu tombé dessus ?
Je suis tombé sur le DVD du spectacle « Au Secours » de Muriel Robin, et je l’ai regardé seul un après-midi. Et de manière très étrange - et qui m’émeut d’en reparler - je voyais en filigrane, comme un calque, la dépression de ma mère qui se collait à la dépression et à la détresse de cette actrice, de cette comédienne. Et je me suis dis : « si j'arrive à avoir cette audace et cet humour là, est-ce que ma mère ne serait peut-être pas un peu mieux ? ». Le caractère de ma mère se rapproche un peu de Josée Dayan ou de Muriel Robin. C'est-à-dire des femmes à priori fortes mais sensibles à la fois. Je me suis dit, je vais essayer de l'imiter et essayer de comprendre cette femme donc de lire ce que je pouvais lire, voir tout ce que je pouvais voir… Je me suis pris de passion pour cette femme. Et pour sa maman aussi qui était atteinte d'Alzheimer, et j'ai compris beaucoup de choses. Et puis elle m’a entrainé sur Palmade, Sylvie Joly, Jean Le Poulain… Ce qui m’a emmené ensuite vers l’INA, Au théâtre ce soir… Ce ne sont même pas les références de mes parents, mais de mes grands-parents ! Et puis je suis un enfant adopté comme tu le sais, et je ne devais pas être là, en France. Je ne devais peut-être pas parler cette langue. Donc si je peux embrasser et connaître tout ce qui peut s’offrir à moi, et bien je prends !
Tu savais déjà à l'époque que tu étais un enfant adopté ?
Ah oui, je l'ai toujours su. On me l’a expliqué depuis l’âge de 4 ans. On m’expliquait pourquoi je n’avais pas de photo de moi parce que je suis arrivé dans un avion. Et ça s'est fait comme ça, et ils ont été très pédagogues et ça a été super. Il n’y a pas eu de tabous ni de mensonges. Au fur et à mesure des années, quand j'avançais en âge, j'ai compris que mes parents ne pouvaient pas avoir d'enfants, mais surtout que tout leur amour, qui eux ne se sont pas donnés, ils me l'ont donné.
Donc ça a été une responsabilité aussi puisque j'avançais de manière un peu plus mature que les autres. J’ai endossé un rôle aussi de confident. Mais j’ai tout embrassé : mon adolescence, mon homosexualité, ma vie…
Palmade et Robin ont joué avec une forme d’ambiguïté liée à leur physique et leur personnalité. Est-ce que c'est quelque chose qui t'attirait aussi ou pas vraiment ?
Ça faisait partie d'un tout, même quand elle chantait, on sentait que c'était plus le regard que le vêtement. Ce qui m’attirait, c’était la voix qui déraille, les fous rires avec Bedos. Quand ça craquait quoi. Elle racontait dans son livre les années Banana Café, j’adorais ça. Je me rapproche de Catherine Lara aujourd’hui. J’aime ces figures là, même si je me sens proche de gens de ma génération comme Xavier Guelfi où Antoine Heuillet. Mais parler de ces figures là, de rire, de les imiter, c’est aussi pour me protéger. Mes idoles, ce sont Robert Hirsch et Zouc.
Est-ce que tu as pensé comme eux à écrire, à vouloir entrer dans cette famille de l’humour, de faire du one man show ?
Quand j’ai démarré, j’ai rencontré Pierre Palmade - qui jouait d’ailleurs dans le même théâtre que Jonathan Capdevielle - avec qui j’ai déjeuné et qui était surpris que je connaisse autant son parcours et ses références par rapport à mon âge. Je ne l’ai jamais revu, et est arrivé ce qui est arrivé, mais j’ai de la gratitude envers lui. Et je pense qu’il faut dire aux gens qu’ils ont été importants pour nous.

Parfois, les artistes ne sont pas prêts à recevoir cette gratitude et le prennent comme une intrusion.
Tout dépend de comment on est. Je ne suis pas un mondain, même si je parle à tout le monde. Dans ce milieu, il y a des familles qui ne se mélangent pas. Moi je parle aussi bien à Nicole Garcia qu’à Isabelle Huppert où à Sacha Vilmar et Solène Rigot.
Comment as-tu rencontré Jonathan Capdevielle avec qui tu as travaillé sur plusieurs spectacles, dont « Dainas » qui parle de ton histoire ?
Par casting. Une actrice que je connaissais, Eva Lallier, m’a parlé d’une audition pour lui où il fallait raconter un souvenir d’enfance sur une vidéo. J’étais dans ma résidence étudiante, en t-shirt noir, et j’ai raconté un souvenir du Cirque Pinder. On était très loin de Gisele Vienne. Mais je les ai intrigué, et Jonathan et Manon Crochemore, qui s’occupe de la Compagnie, m’ont appelé. J’ai passé deux / trois fois l’audition et c’est grâce à Clémentine Baert que j’ai eu le rôle de l’enfant de choeur, André Gaspard, sur une adaption de Bernanos. Il y a eu tout de suite un écho, une ressemblance. Ça a été une expérience formidable. On n’a pas eu une connivence immédiate car je ne connaissais pas ses spectacles, mais il m’a appris, il m’a formé.
C’est un théâtre très différent de ce qu'étaient tes références à l'époque non ?
Pas forcément, parce que j’y ai trouvé un écho et même un intérêt presque équivalent. Et on a continué à travailler ensemble sur « Rémi », sur « Caligula », « A nous deux maintenant », et aujourd’hui « Dainas ». On a fait 5 pièces ensemble. Sans compter tout ce que j’ai fait grâce aux gens que j’ai découvert par son intermédiaire : Madame Arthur à l’époque de Jérôme Marin, il m’a emmené à la maison de la radio… Il est comme un oncle qui va m’accompagner et qui ne me laissera pas tomber. Et c’est réciproque !
Est-ce que tu as l'impression que vous vous êtes finalement alimenté l'un l'autre ? Que toi aussi, en lui confiant ton histoire pour en faire un spectacle, tu lui apportes de la matière ?
Bien sûr, il y a cette même sensibilité que l'on a en commun. On a ce rapport aussi à la danse, à l'humour un peu à la Desproges, un peu grinçant, un peu noir, un peu too much. En musique, lui c'est plus Rihanna et Madonna, moi c'est plus Tina Turner. Mais il y a cette même excitation quand on arrive sur un plateau. On n'a pas le même regard, mais on a les mêmes sensibilités. On rit, tu peux pas savoir comment on rit ensemble.
« Dainas » reprend les motifs de ton adoption, de ton histoire personnelle et familiale.
Quasiment tout le texte avec les noms de famille, les prénoms ou les anecdotes, les situations que je mets en place sont vraies. Mais sous forme d'auto-fiction, c'est-à-dire que ce n'est pas raconté de manière chronologique.
Qu'est-ce qui vous a donné envie à tous les deux de faire ce spectacle ? Au delà de ton envie de te rapprocher de la culture lettone qui est le pays ou tu es né et qui aurait pu être uniquement une quête personnelle, pourquoi transformer cette envie en matière théâtrale ?
Pendant les répétitions de « Rémi », Jonathan m’a posé une question sur la littérature lettone, et cette question a eu un écho énorme en moi. On était à la période du Covid, donc avec du temps. Quelques mois plus tard, je lui ai proposé qu’on se voit pour parler d’un solo sur mes origines qui a fait sens pour lui. Il a eu l’audace de mettre de l’argent avec sa compagnie sur cette idée. J’ai eu envie de faire un travail théâtral et non des sketchs sur ce sujet. Je voulais que ça soit encore plus d'une même couleur ou d'une même humeur que le travail que j'ai vu chez Jonathan.
Il y a aussi un travail d'écriture théâtrale. Ou d'adaptation de ce que tu as vécu. Comment avez-vous travaillé ? Est-ce que vous êtes plutôt partis de souvenirs, de choses dont tu avais envie de parler ? Le spectacle est quand même très vivant. On pourrait dire même fragmenté. On ne s'attend pas à ce qui arrive, il y en même temps beaucoup d’humour et beaucoup d’émotions.
Au départ, on a cherché à travers la littérature et on est tombé sur la logique de la poésie des Dainas de Vaira Vike-Freiberga, l'ancienne présidente de la Lettonie. On est parti de cette poésie-là et de cette mémoire de la culture que moi, je ne connais pas. Donc une mémoire fragmentée qui se souvient mal, qui est lacunaire. Pour le côté auto-fictionnel, je suis parti d’une situation qui nous est arrivée avec mes parents dans les années 2000 : lors d’une soirée DVD avec mes parents - on regardait « L’emmerdeur » avec Lino Ventura et Brel - quelqu’un sonne à la porte. Mon père ouvre, et c’était un sans-abri ivre mort qui s’écroule sur le fauteuil roulant à l’entrée qui était là car j’avais la jambe cassée. Je vois cet homme barbu, mais surtout je vois ma mère et mon père accueillir cet homme. Je suis parti de cette situation-là pour exprimer ma vie, mon décor, le caractère de mes deux parents et on a commencé à écrire à partir de ça.

Tu parles aussi de tes parents, de leur parcours d'adoption. Est-ce que le fait justement de te dire que tu fais une œuvre théâtrale d'auto-fiction te permet finalement de dire toute la vérité, qu'elle soit bonne à entendre ou pas ? Est-ce que leur réception de la pièce était importante pour toi ? Comment as-tu réussi à dépasser cela ?
J’ai vécu 17 ans déjà dans ce que j'appelle ma salle d'attente, comme Pierre Palmade à Bordeaux. Je m'ennuyais à Reims et heureusement il y avait le cirque Pinder ! C'est aussi parce que j'ai connu pendant 17 ans mes parents H24. C'est pour ça que je connaissais bien les caractères de mon père et de ma mère. Et j'ai pris le dossier d'adoption d'une manière très économe, très distante, très informelle. J’ai trié les papiers qui ne me servaient à rien, mais j'ai les noms de mes parents biologiques : Alena et Oleg Alexandrov. J’ai pris ces informations-là et après j'ai essayé de travailler avec mon humour, avec l'humour de Capdevielle, et d'en faire un beau bouquet de fleurs, mais que ça soit un bouquet avec des fleurs en pot que plutôt des fleurs coupées, si j'ose dire. Mais que l’on voit les racines.
Il fallait vraiment que tu aies confiance en Jonathan pour lui confier tout ça.
J’ai une confiance en lui énorme. Pendant le Covid, comme j’étais avec mes parents, j’ai commencé à écrire un journal ou j’analysais mes parents, je le écoutais vivre. J’ai noté les plus vieux souvenirs que j’avais, jusqu’en 2024. Cela faisait 110 pages que j’ai donné à Jonathan. C’est parti de là. Je parlais de tout, de ma sexualité… C’est grâce à ce journal intime qu’on a pu écrire. Et puis on est allé en Lettonie tous les deux. Je n’y avais jamais mis les pieds. A l'adolescence, je n'ai pas eu envie, je n'ai pas eu ce besoin et bizarrement, je disais à mes parents que j’allais avoir ce désir-là, mais pour une occasion bien précise. Et je n’avais aucune idée qu’un jour, à l'âge de 28 ans je rendrais hommage à mes parents dans ce solo.
Tu vas d’ailleurs aller jouer en Lettonie en Septembre.
J'ai peur pour une chose, c'est que je froisse des gens qui seront dans la salle et qui appartiennent à ma famille biologique. C'est tout.
Pourtant le spectacle est plutôt intime, voire pudique.
Oui, avec cette scénographie du rideau blanc. C’est « Une journée particulière » d’Ettore Scola, ou une pub Ariel. Je ne voulais pas qu’on me voit. C’est encore trop tôt pour me mettre à nu. C’est comme un strip tease inversé.
Est-ce qu’il y a une part de fantasme de ton parcours ? Fantasme d’un pays que tu n’as pas connu, d’une histoire que tu aurais pu vivre ? Est-ce que l’avoir en quelque sorte inventée dans une fiction t’a permis de finalement vivre cette partie de ton histoire ?
Exactement. En plus le métier d'acteur te permet de démultiplier ta vie. J’ai déjà joué un petit mousse chez Podalydes, le fils d’Isabelle Huppert, un tueur, je me suis fait tuer par Lyna Khoudri… Je vis des choses qui sont innommables et qui sont horribles mais on démultiplie sa vie et c'est ça ça qui est beau. Par contre dans ma vie privée, je ne vais pas jouer à l'acteur.
« Bruno Reidal » qui est le film qui t'a révélé était un rôle assez incroyable, un rôle d'une noirceur absolument terrible. Alors que tu es tout l'inverse dans la vie.Tu es plutôt solaire, drôle. Est-ce que c’est ta personnalité qui te permet d’aller aussi loin ?
Je ne sais pas. Malheureusement, la France t’enferme parfois dans des emplois. Isabelle Nanty connait par coeur Sarah Kane, mais est-ce qu’on lui laisserait jouer aujourd'hui? C'est le malheur de notre métier. Moi je ne suis pas connu, donc je m'en fous. Mais en tout cas, j’aurais l'attitude d'Anémone ou de Brigitte Fontaine ou de Yolande Moreau. Je n'essaie pas d'être surprenant, mais je peux aussi bien travailler avec François Sagat dans « Boa » d'Alexandre Dostie, que faire Madame Arthur ou travailler avec Michel Fau. Je le peux car Paris autorise cela aussi. L’intermittence permet cela. Je m'autorise à aller voir tout le monde, enfin celles et ceux qui m'intéressent. Et essayer d'être le plus humble possible, de ne pas trop critiquer les autres.
J'ai l'impression qu'il y a quelque chose qui est important pour toi aussi, c'est la mémoire. Comme si tu avais quelque part, envie de continuer à faire vivre une certaine forme de culture.
J’écoute aussi les tubes du moment ! Je passe de Clarika à Maurice Chevalier. Il faut aller regarder ce qu'écrit Aya Nakamura, regarder les clips de Théodora et voir les spectacles d’Alain Françon. Je m’autorise tout.
Est-ce que tu aurais envie de continuer dans cette veine auto-fictionnelle au théâtre justement ?
Avec d'autres sujets, pas forcément. Mais je ne peux rien dire à l'avance. Peut-être un documentaire, mais on le fait tellement, filmer sa vie. Je préfère vivre heureux et vivre caché tout de même. Donc plus de Facebook, d'Instagram, juste un compte Linkedin.

Photos et Interview Nicolas Vidal
