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Dans la maison de Lonny


Dans un monde musical où tout va si vite, où la hype et la crédibilité se calculent en nombre de vues et de likes, il est réjouissant de voir qu’une artiste prend le temps qu’il lui faut pour créer, pour réfléchir, pour tenter des choses. Car Lonny est un nom qui se murmure mine de rien depuis plusieurs années dans le microcosme French pop, ou sa folk des grands espaces se cognait aux chansons country d’ici. D’abord Lonny Montem en solo, puis en duo avec Guillaume Charet de Yules pour un sublime projet, « Tara » (pour lequel nous les avions rencontré aux débuts de Faces Zine), et maintenant Lonny tout court, elle a emprunté un chemin escarpé qui l’a mené d’une folk originelle en anglais aux rives plus rugueuses d’une chanson française à forte tendance poétique, en passant par des collaborations country folk avec Baptiste W Hamon, H Burns ou The Reed Conservation Society. Mais c’est avec son premier album, « Ex Voto » enregistré au Canada, que Lonny nous a cueilli avec ce son à la fois boisé et mélancolique, tortueux et aventurier qui sied plus que bien à sa voix claire et franche. Il y a de la mélancolie chez Lonny, mais aussi un instinct très sûr et une tendresse qui transpire dans sa manière d’être au monde, d’être avec les autres dans le partage, et une bienveillance qui fait du bien dans le monde parfois tortueux de la scène musicale. Nous lui avons soumis quelques mots, inspirés par son parcours. Ses réponses furent réjouissantes.


Tara

« C’est le nom de mon deuxième mini album que j’ai fait avec Guillaume Charret. Et de ma maison. Et c’est là que j’écris. C’est un peu là où tout a commencé. C’est l’isolement, mais dans le bon sens. Cela m’évoque la grande solitude mais aussi énormément de protection. C’est un endroit magique. Quasiment tout mon album a été écrit là-bas, avec quelques titres écrits à Montréal. C’est un peu la source. C’est un endroit où le temps s’étire complètement, tu peux oublier que tu as faim, le temps passe différemment, tu oublies que la nuit tombe, il n’y a pas le moindre bruit pour te rappeler que le temps passe. La chanson « Incandescente », je l’ai commencé à 9:00 du matin et terminée à 23:00, et il ne s’était rien passé d’autre que la chanson pendant toutes ces heures. C’est comme une sorte de transe. C’est dans ce lieu que j’ai touché pour la première fois à cette source créatrice. »


Québec

« C’est mon autre source. C’est l’inspiration pour moi. Tara m’évoque une inspiration intérieure, Québec, ce serait l’extérieur. Quand j’avais 17 ans et que j’ai commencé à m’intéresser plus sérieusement à la musique, il se trouve que tout ce que je j’aimais venait du Québec. Ou en tout cas du Canada. Arcade Fire, Feist, Leonard Cohen, Joni Mitchell, Neil Young… Et puis j’y ai fait une tournée avec Refuge, on est allé faire des concerts là-bas tous les deux en mode troubadours. A l’époque, je chantais en anglais, et là-bas, ils comprenaient tout ce que je disais et c’est la première fois qu’on me parlait de mes textes. Et puis une fée est arrivée et m’a demandé quel était mon rêve, et j’ai dit que ce serait d’enregistrer mon album là-bas. Ce qu’on a fait. C’est comme si j’avais eu une vie antérieure là-bas. Je ressens ça aussi en Irlande. Ce sont des endroits qui me parlent. Et puis je suis plutôt une fille de l’hiver, donc forcément…

Je pense que d’avoir enregistré l’album là-bas m’a apporté beaucoup de choses. Déjà de l’inspiration, tu es ailleurs. Et dans le concret, le Québec, c’est aussi un son. La folk est un genre traditionnel au Québec, ce qu’elle n’est pas en France. La Folk française n’existe pas. Nos traditions musicales, c’est la bourrée auvergnate. Là-bas, il y a un amour de l’acoustique que je n’ai jamais trouvé en France, en tout cas pas de manière aussi brute. Il y a une patte naturelle. En France, on vernit toujours un peu plus. Je ne voulais pas qu’on bouge trop les choses au mix, qu’on garde les sons de micros, des craquements. Qu’on ne rajoute pas trop de choses. »


Français vs anglais

« J’ai commencé par chanter en anglais car je voulais imiter mes maîtres. Je ne suis pas quelqu’un d’émancipée de base. Cela prend du temps pour moi. Je suis encore en émancipation. Au début j’avais besoin de repères. Je voulais savoir si ma voix sonnait comme celle de Karen Dalton. Je suivais mes influences et j’essayais de me rapprocher de ce que j’aimais. Donc je chantais en anglais. Et puis un jour, tu te dis qu’il faut faire ton chemin. Il y a déjà une Joni Mitchell, ça ne sert à rien de faire pareil en moins bien. Je ne suis pas une imitatrice. J’ai mis du temps à me sentir créatrice. J’ai mis du temps à accepter que j’avais des choses à dire. L’anglais, c’est une cachette formidable. Il a fallu que je fasse un effort de vérité et que je m’aligne, que je trouve de quoi j’avais envie de parler. J’ai eu des phares qui m’ont aidé à trouver cela aussi : Baptiste W.Hamon et Henri Roullier, ainsi qu’Olivier mon manager, m’ont beaucoup aidée. Henri et Baptiste ont été des socles. Et aujourd’hui, ça me semble impossible de revenir à l’anglais. Mais ce que j’ai gardé dans mon approche, ce sont les images héritées de la littérature anglo-saxonne. Je lisais beaucoup Léonard Cohen ou Emily Dickinson pendant l’écriture. J’ai du embrasser l’abstrait, je ne sais pas faire autrement. Je fais ma tambouille, et si ça a du sens pour moi, ça en aura peut être pour les auditeurs. Et puis j’aime bien le secret.»



Compagnonnage

« Ah c’est marrant, car on me parle toujours plutôt de solitude quand on me parle de ma musique alors que c’est vrai que j’ai accompagné beaucoup d’artistes, de projets. Mais c’est une dualité pour moi car c’est quelque chose que j’essaie de mettre à sa juste place pour ne pas me faire envahir par ça. Mais il est évident pour moi que la musique, c’est plus beau à plusieurs. La première fois que j’ai fait de la musique, le premier instrument que j’ai pris, c’est l’alto qui par définition est l’instrument qui accompagne le violon et le violoncelle. Il fait l’harmonie du violoncelle. Il fait peu de solo. Je me suis du coup définie par ça et par une sorte de discrétion. Je me suis formée avec les autres. On en revient à l’émancipation, car j’ai besoin de beaucoup de mains autour de moi pour m’aider. Et puis mes compagnons justement m’ont aussi beaucoup poussée à faire des choses, à créer mon projet. Cela a commencé par Refuge qui m’a poussée à faire mes premières compositions, à chanter lors de ses premières parties. Baptiste W.Hamon qui m’a aussi fait une place merveilleuse dans son projet. C’est un endroit qui m’a permis de rayonner. De me sentir accompagnée de manière bienveillante, et moi aussi de les accompagner. C’était un beau troc. Récemment j’ai accompagné H Burns. C’est quelque chose qui est toujours possible pour moi. Mais j’apprends aussi à devoir dire non. Et c’est difficile pour moi. C’est vraiment une dualité. Il faut assumer que je suis une artiste solo, que j’ai ma parole à moi, sans demander l’avis aux autres. Mais si on en revient au disque, il parle beaucoup de solitude mais c’st un projet avec beaucoup de gens, différents label, il y a Jesse Mc Cormack qui l’a réalisé, il y a des collaborations avec Refuge, Mathieu Saïkaly qui ont joué sur le disque… Il y a SiAu qui a co-composé « Comme la fin du monde », il y a Fabien Guidollet aussi, Jesse a co-composé « Dans la maison des filles… Il y a beaucoup de collaborations. Et je les ai choisies avec tout mon cœur. »


Fille

« C’est un vrai sujet, important, mais qui phagocyte un peu le reste quand on veut parler de création. Je prends un très grand soin à en parler le moins possible, car je suis musicienne, mais je n’ai pas envie qu’on me rappelle tout le temps que je suis une fille. Je fais de la musique, mais je n’ai pas envie de faire attention avec quel humain j’en fais. Je n’ai pas envie que ça parasite. Je suis pour ce mouvement bien entendu, mais j’ai aussi conscience de mon privilège. Je suis blanche, je suis bourgeoise, parisienne, la misogynie je la vois et je la sens comme toutes les femmes, mais personne ne m’empêche de faire de la musique en tant que fille. C’est mon endroit de liberté où je peux me définir par autre chose. Par contre, dans mon histoire personnelle, accepter ma féminité a été un vrai parcours, et ma chanson « Dans la maison des filles » en fait partie. »


Chanson

« J’essaie de faire des chansons libres. Je n’aime pas trop les chaînes et les barrières, et j’aime l’abstrait, quand les choses sont un peu énigmatiques, qu’on ne les comprend pas tout de suite. Les chansons que je fais respectent un peu cette chose là. Je ne suis pas sure que je pourrais faire autrement. Je suis très peu efficace avec les contraintes. Sur album, la chanson « Le sable normand » est un peu plus dans le style « chanson », mais j’ai essayé qu’elle soit un peu brute, pas trop léchée. J’aime bien me dire que je ne fais pas de la chanson, que j’essaie de faire un peu plus de la folk. Je mets la musique et l’ambiance à égalité avec le texte. Les mots sortent de manière très instinctive. J’admire les gens qui arrivent à écrire sur l’époque, sur des sujets très concrets, mais je serais incapable de faire ça. Je ne peux être que la porte-parole de moi-même. C’est peut être un peu nombriliste finalement, mais j’emploie peu le « je » dans mes chansons. Je ne fais pas des autoportraits. Je trouve qu’écrire des chansons demande beaucoup d’intégrité. Il faut que beaucoup de choses s’alignent pour que je crée une chansons. Cela prend beaucoup de temps, et tout ce que je suis. J’aime beaucoup Arlt, Bertrand Belin, Chevalrex, ou Yves Simon et Emmanuelle Parrenin dans les artistes plus anciens. J’adore Isabelle Mayereau aussi qu’on connait moins. Ce sont des gens qui font une musique qui n’est pas calibrée. Il y a un vrai choix la-dedans. J’ai envie de tester l’endurance des auditeurs. C’est une manière de créer un lien plus rare et précieux qui va demander un peu d’écoute. »




Interview et photos : Nicolas Vidal