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Clara Ysé ou la pop littéraire


Il fut un temps où les chanteuses devenaient actrices. Ou bien présentaient des émissions de variété. Parfois écrivaient des romans. Et arrivait la sempiternelle question du choix. Est-ce qu’il fallait choisir, se spécialiser. Les chanteuses et les chanteurs d’aujourd’hui ne choisissent plus. La faute à un métier plus difficile probablement, mais aussi grâce à la démocratisation des médiums, des envies. En cette rentrée littéraire, le chanteur Raphaël sort un premier roman, après ceux de ses camarades Joseph D’Anvers où Mathias Malzieu. Clara Ysé aussi. Après un premier EP remarqué dont est issu le magique “Le monde s’est dédoublé” et avant un premier album attendu pour bientôt, elle a sorti cet été un premier roman fort, “Mise à feu”, aux confins du conte et du roman initiatique. Nous avons rencontré Clara Ysé cet été, après son beau concert aux Francofolies de La Rochelle, pour évoquer son rapport aux mots, à la note juste et à sa voix littéraire et lyrique...

Comment te sens-tu en ce moment entre la sortie du livre et la préparation nouvel album ?

Je me sens très heureuse. C'est un moment hyper, hyper excitant. Ce sont des premiers objets. Je trouve ça assez beau que mon premier roman et mon premier album sortent à quelques mois d'écart. On est en train de travailler sur les maquettes de l'album et c'est un de mes moments adorés.


Est ce que tu les lies justement ensemble? Ton premier roman et l'album ont-ils des correspondances?

Pour moi, ça a été deux façons de travailler qui étaient assez distinctes. A priori, c'était deux espaces assez différents. Mais c'est fou parce que maintenant que j'ai fini le roman qui va sortir, je me rends compte qu'il y a énormément de ponts, que les deux se nourrissent. Et je pense que le roman n'aurait jamais été le même si je n'avais pas composé cet album. C'est assez émouvant de ne s'en rendre compte qu'après,


Dans ta musique, il y a quelque chose d'éminemment littéraire. Il y a dans tes textes des éléments très imagés qui contrastent avec une musique qui pourrait paraître plus classique, mais qui en fait ne l'est pas. Et en même temps, je trouve que sur scène, tu lies beaucoup le corps et les mots, ce qui n'est pas le cas d'un geste littéraire où, finalement, seules les pensées sont mises en avant.

C'est drôle parce que je crois que la poésie, ça a toujours été plus proche pour moi de la musique que de la littérature, donc plus proche du corps, dans le sens où je trouve que ce sont des langages qui viennent ouvrir des espaces à l'intérieur de soi qui ne peuvent pas être ouverts, je crois, par la parole quotidienne. Et je crois que sur scène, c'est mon plus grand bonheur. Mais je pense aussi que malgré tout, même dans l'écriture romanesque - mais je crois que c'est lié au fait aussi que j'ai ce rapport à la musique - je propose un départ de personnage. Par exemple, dans mon roman, Nine qui est la narratrice, a un rapport très synesthésique au monde, très sensible, dans les sensations, et je crois que c'est une chose qui m'intéresse. Ça m'intéresse d'explorer ce rapport sensuel dans la langue française parce que je trouve que ce sont des espaces qu'on a cloisonnés, mais qui ne le sont pas du tout. Quand on parle, en fait, on utilise la voix. La voix, c'est un organe, et souvent en France, je pense qu'on fait une scission entre le corps et l'esprit. Alors que pour moi, dans la musique et notamment dans la chanson, c'est un espace où ça se réaligne.


Tu parles de sensations, de sensualité, et je trouve que cela s'exprime de manière très frontale quand tu chantes en espagnol. Est-ce une langue que tu connais bien ?

Ma deuxième maman, ma maman de cœur est colombienne. Elle nous a en partie élevé avec mon frère. On parlait espagnol tout le temps avec elle. Du coup, c'est une langue que je parle moins bien que le français, mais c'est quand même une langue maternelle que j'adore. Je trouve que c'est une langue qui est très brute, très sincère, qui est très liée au cœur. Et puis, j'adore chanter dans différentes langues parce que je trouve que ça ouvre à l'intérieur de soi des espaces très différents, ne serait-ce que parce qu'au niveau des sonorités, ce ne sont pas les mêmes. Chacun peut en faire l'expérience : quand on parle dans une langue étrangère, on n'est pas exactement la même personne. Je trouve qu'explorer ça dans la musique, c'est intéressant.


Justement, dans ta musique, il y a cette ouverture au monde avec des inflexions orientales, hispaniques. C'est un choix conscient et assumé ?

Ce que j'avais envie d'assumer, c'est aussi, je pense, le rapport qu'on a aux choses quand on grandit en ville. Il y a des choses très mélangées. On va voir des concerts très différents. Et quand on écoute de la musique aujourd'hui sur Spotify, on passe d'un genre à un autre de manière hyper rapide. On a un rapport très hybride à la musique, et ça m'intéressait d'aller explorer ça. Après, de manière plus concrète, j'ai beaucoup organisé des fêtes chez moi où j'invitais les instrumentistes qui m'émerveillaient dans les concerts, et c'est un peu comme ça que j'ai décidé de jouer et d'enregistrer avec tel ou tel instrumentiste. J'adore la musique live. J'adore les sonorités organiques des instruments, et notamment quand ils sont merveilleusement joués. Du coup, c'était plus un espace de jeu. Je crois que j'ai eu une espèce de coup d'amour musical pour chaque personne à qui j'ai demandé de jouer. Et ce qui m'intéressait, c'était de voir, comme dans ces fêtes - là, ce que ça donne quand on se réunit et qu'on essaye de mélanger ces influences qui font partie de nous de toute façon.

Les artistes ont plusieurs casquettes aujourd'hui, plusieurs vies. Est ce que tu penses qu'on peut tout faire?

Je ne sais pas si on peut tout faire, mais en tout cas, ce qui m'intéresse, c'est d'aller explorer des langages. C'est ça qui me fait kiffer quoi. Et en même temps, mon père est peintre et c'est un acharné de travail qui a travaillé sur ce même langage toute sa vie. Je l'ai toujours vu travailler six heures dans son atelier, tous les jours sur les mêmes peintures à l'huile, et il y a un truc que je trouve extraordinaire dans le fait de dédier sa vie à un seul langage. Franchement, je pense qu'il faut des gens comme ça. C'est vrai que moi, dans ma démarche personnelle, j'adore les objets hybrides et je trouve que mélanger la musique et l'écrit romanesque, ça nourrit en fait. Par exemple, je sais que mon album aujourd'hui n'est pas le même parce qu'il y a eu le roman, et ce sont des ponts qui m'intéressent comme terrain d'exploration.


Il y a peu de gens dans la chanson et la littérature française qui ont fait les deux. Il y a eu la collaboration entre Philippe Djian et Stephan Eicher, Françoise Sagan qui a aussi écrit plusieurs chansons. Est-ce que toi, tu as eu des modèles d'artistes qui ont mêlé les deux activités ?

Il y a aussi Blandine Rinkiel qui écrit des romans et qui chante dans Catastrophe. Pour moi, ça a été Patti Smith. Leonard Cohen aussi. Plutôt des figures comme celles-là. J'ai eu envie de publier ce roman - ça fait longtemps que j'écris - mais mon rapport à l'écriture était un rapport très intime. Moi, ce que je voulais faire dans la vie, ce qu'il y a dans mon cœur, c'est la musique et ce sera toujours la musique. C'est ce qui me fait vibrer totalement. L'écriture c'est plus intime, secret. Du coup, il y a quelque chose d'un peu vertigineux à l'exposer, à le montrer. Mais je me suis peu projetée. Il se trouve que ma vie, c'est la musique et que j'ai écrit un livre. C'est plus comme ça que je m'en parle intérieurement.


Comment as- tu trouvé ta voix ?

J'ai vraiment une formation lyrique à la base qui m'a quand même beaucoup façonnée. Et puis j'ai quand même beaucoup voyagé en faisant des concerts partout où je pouvais avec ma guitare. J'ai beaucoup joué en Grèce, dans des tavernes, à Paris aussi dès que je pouvais. Et ça a été quand même très formateur, notamment pour aller explorer d'autres terrains plus classiques. Et puis aussi dans les instrumentistes que j'ai rencontré, découvert avec qui j'ai joué et qui, aujourd'hui, donnent peut être cette couleur un peu hybride aux arrangements. Donc, je dirais que c'est un peu tout ça. Je crois que les voix, elles sont façonnées par les vies qu'on a.


On parle beaucoup de Barbara au sujet de ta voix...

Je l'aime beaucoup, évidemment. Elle a des textes tellement magnifiques. Je pense qu'elle, comme Leonard Cohen, ont été mes références en termes de textes.

Interview et photos Nicolas VIdal

Clara Ysé, "Le monde s'est dédoublé", EP disponible et "Mise à feu", roman disponible chez Grasset.