BELLBOY, HYDRE À DEUX TÊTES

Chez Bellboy, la pop se fait cinéma, la voix se déguise et l'identité se brouille sans cesse. Après deux EP, le duo breton s'apprête à sortir en octobre un troisième volet, entièrement consacré aux remixes, l'occasion de raconter une musique pensée comme un terrain d'exploration permanent.
Chez Bellboy, tout commence par une image : du vent, de la neige, et des enfants qui déambulent dans les tours d'un château. C'est cet imaginaire, à la fois hivernal et enfantin, presque issu d'un conte, qui a donné naissance au premier grand projet du duo, Bellboy Opéra parties I & II — une œuvre en deux temps, une pop baroque, aux arrangements cinématographiques, qui doit beaucoup à leur goût partagé pour l'atmosphère planante d'Air et l'énergie dansante de Daft Punk, deux pôles qui, sur scène, cohabitent et se répondent, glissant sans prévenir d'un morceau planant vers une giclée plus électronique. « C'est une inspiration », confirment-ils, sans jamais s'y enfermer tout à fait.
Deux EP plus tard, Bellboy prépare pour octobre un troisième volet, entièrement dédié à des ré-interprétations de leurs titres, nouvelle occasion de laisser d'autres artistes s'emparer de leur univers, de le tordre, de le rejouer à leur façon. Une musique qui, décidément, se pense moins comme une œuvre figée que comme un terrain d'exploration permanent, où chaque morceau devient une expérience à part entière.
Avant de porter un nom, Bellboy portait déjà, sans le savoir, une musique. Les deux membres du duo se connaissent depuis longtemps, ont fait de la musique ensemble avant même d'aboutir à ce projet précis, le premier, disent-ils, qu'ils aient vraiment eu l'ambition de mener jusqu'au bout comme une œuvre à part entière. Le nom, lui, s'est imposé presque naturellement, en même temps que les premiers morceaux : « Il y a eu un peu une évidence où on s'est dit : bon, là, c'est sûr, il y a un truc qui commence à devenir cohérent. » Le déclencheur est un titre à lui seul évocateur, Les Créatures de l'univers, premier morceau composé sous le nom de Bellboy et qui, selon ses auteurs, « posait déjà complètement un état d'esprit » — celui qui allait irriguer les deux EP suivants, réunis sous le nom d'Opéra parties I & II.
Reste la question, presque insoluble à raconter de l'extérieur, de la fusion des goûts. Le duo n'élude pas la difficulté, mais la relativise : une base d'influences communes — cinéma, musique, bande dessinée, littérature — a d'emblée facilité les choses, avant qu'un travail plus fin ne s'installe. « On cherche toujours à trouver le point où, justement, on va tous les deux être touchés », expliquent-ils, décrivant un processus d'essais, de dialogue et de renoncements partagés. Une méthode presque artisanale, faite d'allers-retours jusqu'à ce que le morceau, en français ou en anglais selon la musicalité des premières phrases venues, trouve son point d'équilibre. Une langue s'impose plus qu'elle ne se choisit : « On ne peut pas faire les mêmes mélodies avec l'un ou avec l'autre », notent-ils, se souvenant même d'avoir tenté, en vain, de traduire un « yaourt » — ce charabia mélodique qui précède l'écriture — d'une langue à l'autre, avant d'y renoncer : « On s'est dit, mais en fait, pourquoi faire ça ? »
Le duo compose depuis un petit studio, entouré de quelques bandes dessinées, d'une collection de cloches et d'une pile de DVD — un décor qui en dit long sur son imaginaire. Bercés par les paysages de Mœbius et les mondes imaginaires de René Laloux, Bellboy tisse une pop baroque nourrie d'un lyrisme volontiers cinématographique, notamment l'héritage de François de Roubaix.
S'il y a une obsession chez Bellboy, elle tient à l'identité elle-même — ou plutôt à son effacement volontaire. Le duo revendique un goût prononcé pour le trucage vocal, jusqu'à l'ambiguïté totale : « On aime trafiquer les voix pour qu'on ne sache plus si c'est un homme ou une femme. » Et l'un des deux membres d'ajouter, avec une évidente délectation : « Qu'on ne sache plus si c'est un robot ou si c'est nous. Ou alors même qu'on ne sache plus si on doit l'écouter comme quelqu'un qui nous parle, ou si c'est une sorte de voix omnisciente. » Restituer ce jeu sur scène, sans en trahir l'esprit, a demandé réflexion — jusqu'à ce que la solution la plus simple s'impose : distribuer les morceaux selon les voix, sans dogme ni calcul. Ainsi de Bellboy Blue, teintée d'un imaginaire Bowie-MGMT et confiée à la voix la plus aiguë du duo « parce que ça nous amusait d'entendre ça », tandis que l'autre chante quand son timbre « matche avec l'ambiance qu'on entend dans la musique ».
De cette répartition presque instinctive naît un refus, très concret, de la hiérarchie habituelle du groupe de scène. « Souvent il y a toujours un frontman et puis les musiciens derrière, même s'ils font partie du groupe, qui sont toujours un peu [en retrait] — c'est pas du tout ce qu'on ressent », affirment-ils, préférant l'image d'un collectif à géométrie variable où l'on pourrait, demain, inviter d'autres voix à se glisser dans les morceaux, « presque un peu à la Gorillaz dans l'esprit » — cette idée qu'un projet musical puisse ne jamais être interprété à cent pour cent par ses créateurs eux-mêmes, mais distribuer des rôles au fil des chansons, comme un album qui raconterait une histoire à plusieurs voix. Une ambition qu'ils rapprochent, non sans malice, d'un autre disque fondateur pour eux : Random Access Memory, de Daft Punk.
Cette porte ouverte aux voix extérieures, Bellboy l'a déjà entrouverte avec la chanteuse Yelle, invitée sur leur titre UFO (Les hommes font n'importe quoi). Une rencontre que le duo décrit comme à la fois cherchée et fortuite : « C'était un peu les deux, c'est un peu le hasard. » Sur la maquette du morceau, ils cherchaient une voix précise, qui « se rapproche de sa manière de chanter » — et c'est finalement Yelle elle-même qui est venue s'y glisser, dans une évidence immédiate : « Il y a eu tout de suite un OK. » Un alignement facilité, glissent-ils avec un sourire, par une origine commune — « le fait aussi qu'on soit breton » —, mais que la musique seule, insistent-ils, a suffi à sceller : « On est trop contents. » Le morceau a depuis pris une vie propre : après une reprise signée Rosaliedu38, c'est au tour de Voyou de rendre hommage à ce tube en le réinterprétant, toujours aux côtés de Yelle — un remix électro-house pensé pour l'été, porté par une basse filtrée et groovy, qui accompagnera la tournée du duo.
Cette philosophie de la ré-interprétation plutôt que du moule, Bellboy semble d'ailleurs l'appliquer à ses propres influences, qu'il ne cherche jamais à digérer intégralement mais à traverser par fragments. Interrogé sur ses artistes de chevet, le duo cite sans hésiter Ryuichi Sakamoto et son Yellow Magic Orchestra, « un truc auquel on revient tout le temps », aux côtés de Brigitte Fontaine, dont ils admirent « la poésie » et « un truc complètement libéré, complètement fou ». Daft Punk, Air, MGMT ou les Strokes complètent ce panthéon éclectique, souvent connu par éclats plutôt que par cœur — une discographie entière pour les uns, un seul album obsessionnellement écouté pour les autres. Une manière, en creux, de résumer tout Bellboy : « On aime bien l'idée de s'inscrire dans tout ça, mais c'est un gros package. » Comme leurs voix, leurs modèles se mélangent, se répondent, refusent de se laisser fixer — et c'est peut-être précisément là, dans cette identité qui se dérobe sans cesse, que Bellboy trouve la sienne.

Photos et Interview : Nicolas Vidal

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