ALA.NI, SOLEIL D’HIVER POP
- Faces Zine

- 17 déc. 2025
- 7 min de lecture

Le nouvel album d’ALA.NI, « Sunshine Music », porte plus que bien son nom. Si la musique a des vertus thérapeutiques, il faudrait prescrire ce nouvel album de la chanteuse pour faire passer la mauvaise période que nous traversons. Ensoleillé, gorgé de mélodies soyeuses, la voix d’Ala.ni au centre de ce royaume (en)chanté est probablement notre préféré de la chanteuse que nous avions découverte et rencontrée lors de la sortie d’ « ACCA » son deuxième disque. Ici, la soie de sa voix se fait Calypso, envoutante à souhait. Les percussions légères se marient harmonieusement au timbre sucré et légèrement voilé qui trône en majesté et sans efforts sur les 11 titres du disque. La chanteuse anglaise, qui a enregistré cet album à Paris après un détour par Kingston, a choisi la France comme terre d’adoption pop, et nous sommes ravis de converser de nouveau avec elle pour raconter un peu la genèse du disque, de la manière de faire de la musique à l’ère des réseaux sociaux omniprésents et de sa Diva intérieure. Rencontre
Dans ton album, il y a beaucoup d’éléments liés à la nature. Rien que dans tes titres de chansons, tu parles de la mer, de la montagne… Tu as eu un besoin de retourner à tout ça pour l’écriture du disque ?
Oui, mais pas la nature européenne. J’ai vécu à Kingston en Jamaïque pendant quelques temps. Je vivais au milieu des arbres, il y avait des oiseaux qui me rendaient visite, des chouettes, des lézards. J’adore les lézards. C’était très beau. Je n’ai pas écrit l’album là-bas, mais avec le souvenir de celui-ci. Il a été écrit dans le froid, en ville, avec cette envie d’être là-bas. Mais musicalement, pour être honnête, c’est mon guitariste qui vit à New York qui m’a envoyé un message en me disant qu’il avait rêvé qu’on fasse un album de Calypso. Donc il m’a envoyé des choses un peu bossa, et j’ai commencé à écrire avec ça. Et ça venait très facilement. J’étais en train de travailler sur autre chose, qui devait être mon prochain album, mais celui là est arrivé très vite, sans efforts, donc j’ai suivi la piste. Il y avait dans l’air des réminiscences de ma vie en Jamaïque. La chanson « Blue Mountains » fait référence à un endroit précis et à des expériences et des sensations que j’ai eu là-bas, dans la nature. Vivre à Kingston m’a fait comprendre que je n’étais pas une fille de la ville., alors que j’ai grandi à Londres et que je vis à Paris.
C’est ton 3ème album, mais j’ai l’impression que sur celui-ci, il y a une chaleur et une douceur instantanée, qu’on ressentait déjà sur les autres, mais qui ici a une dimension plus importante. On a vraiment l’impression d’être dans un cocon sonore.
Je suis ravie d’entendre ça car j’ai une connexion très différente avec ce disque. Je l’ai co-produit avec Clément Petit, donc j’ai partagé la manière de faire ma musique. Mais ce n’est pas quelque chose qui a été conscientisé. On n’en a jamais parlé en ces termes en tout cas. Mais pour revenir à la Jamaïque, c’était aussi la première fois que je vivais dans un pays majoritairement noir, ou les gens ne s’excusent pas d’être qui ils sont, qui sont fiers. Et je crois que ce sens de la fierté est entré en moi, et m’a permis de dire « je suis là, je suis acceptée ».
Cette impression de chaleur se ressent aussi dans la production, et probablement dans la manière que vous avez eu d’enregistrer le disque qui parait être organique.
J’ai du faire des compromis. Je suis super contente d’avoir pu travailler de nouveau avec le label No Format sur ce disque. Laurent Bizot, qui a travaillé sur l’album avec moi, voulait qu’on mette de la rythmique dans les chansons, qui est quelque chose dont je peux souvent me passer. Donc on a cherché une manière d’ incorporer des beats. Quelque chose de trop électronique aurait pris trop de place dans la musique et on a décidé d’utiliser une petite boite à rythme Roland, avec précaution. On a gardé pas mal de pistes de mes démos aussi avec des percussions que je faisais sur ma table par exemple. Ou de l’ail chinois dans un sac plastique, ce qui exaspérait Clément car il n’y avait pas de BPM. Il devait tout recaler manuellement, mais j’adorais le son que ça amenait. Un son organique.
Bizarrement, bien que le son de ta musique soit très différent, j’ai pensé à Sade à la première écoute du disque. Dans les années 80, elle était l’une des ares à avoir un son qui n’était pas synthétique. Le auditeurs aujourd’hui sont habitués aux albums faits par ordinateur, ce qui est très bien, mais du coup on est surpris quand on entend autres chose.
Sur ce disque, c’est la première fois que j’utilisais un BPM. Sur scène, on a essayé de mettre la boite à rythme, mais je n’étais pas à l’aise avec. C’est trop restrictif pour moi. J’ai une manière de faire de la musique qui m’est propre. Je n’aime pas trop répéter par exemple. Je préfère être surprise par ce qui se passe sur scène, avec le public. Je change souvent de musiciens aussi, pour voir ce qui se passe. Pour moi, en tant qu’artiste, je ne veux pas être dans le formatage. Mon label s’appelle No Format, ce n’est pas un hasard. Mais même dans la manière de promouvoir la musique. Aujourd’hui, tout doit passer par Instagram, et ça me donne envie de pleurer. Je ne sais même pas comment faire aujourd’hui. Les artistes sont obligés d’enchaîner les projets pour rester visibles. On est obligé de penser à Tik Tok. Je ne suis pas sûre de pouvoir me fondre dans cette manière de fonctionner. Cela me fait me poser beaucoup de questions sur la manière de faire de la musique dans le monde moderne. On ne peut pas non plus être anti-sytème. Il faut trouver le moyen de rester vrai avec tout ça.
Il faut arriver à trouver le moyen de rester créatif avec ces contraintes, mais c’est vrai que c’est un autre travail. Certains artistes y arrivent sans trop se compromettre…
J’ai produit mes deux premiers albums en complète autonomie, image comprise. Celui-ci a été produit dès le départ avec No Format, ce qui m’a permis d’apprendre beaucoup de choses sur la manière de fonctionner d’un label car ils ont des contraintes eux aussi. Il y avait forcément des compromis à trouver. J’ai forcément dû remettre en question ma manière de faire et j’ai forcément du laisser des choses de côté, mais j’ai aussi appris beaucoup. J’avais l’impression de dire non à tout. Mais on trouvé ce qui marchait pour nous.

Pour qui est-ce que tu créés ?
Je créé pour mon enfant intérieur. J’aime à penser que je m’amuse avec la création. Je suis quelqu’un qui aime passer d’une chose à l’autre. Tout m’inspire. Ce que j’apprends à faire en ce moment, c’est de collaborer avec les autres. J’ai grandi en étant seule, mes frères et soeurs sont arrivés après le divorce de mes parents mais je n’ai pas vécu avec eux, donc je suis vraiment comme une enfant unique. C’est quelque chose qui est ancré en moi. J’ai du mal à partager. Mais j’apprends. Mais c’est une bonne question. On parlait des réseaux sociaux, on peut créer pour cet espace là, mais on ne sait pas vraiment pour qui. Je créé avant tout pour moi. Ce que je préfère, c’est quand je m’amuse à travers la musique comme une enfant. Quand je me sens libre. C’est une chance de pouvoir faire ça, et je ne l’oublie jamais. Comme la joie qu’on ressens à le faire.
Dans l’idée de jouer, est-ce que tu joues à la chanteuse quand tu performes ? Est-ce que c’est un rôle ? Est-ce que tu serais capable de changer complètement ton image pour un projet comme ont pu le faire Bowie ou Madonna ? Jouer à la Diva ?
Dans mon apprentissage de la musique, de la danse, j’ai vite senti que j’avais une sorte Diva intérieure. Mais j’ai aussi un côté punk à la fois. Je peux m’imaginer sauter dans la foule et hurler comme j’ai pu le faire quand je travaillais avec Damon Albarn. Je les voyais faire ça avec Blur et je l’ai fait une fois en Belgique dans un festival. C’était dingue. Donc je sais que je peux avoir différentes facettes. Et avant le COVID, je travaillais sur un projet qui nécessitait une voix opératique et une robe Dior pour aller sur scène. Mais au final, quand je suis sur une scène, c’est la partie la plus vulnérable de moi qui ressort. Je ne peux pas vraiment tricher. En ce moment, je traverse un chagrin d’amour, et j’ai fait un concert la semaine dernière. Juste avant de chanter une chanson d’amour, j’ai demandé à quelqu’un de venir me faire un câlin sur scène. Mais c’était très spontané. Je me sens très libre quand je suis sur scène. Si je veux m’assoir par terre ou sauter, je le fais. J’ai essayé d’avoir une belle robe et des talons. Mais au bout de deux chanson, j’ai viré les talons.
Ta voix est toujours au centre de tes albums. Sur le précédent, il n’y avait pratiquement que des voix. Sur celui-ci, tu doubles souvent ta voix, qui est un effet que j’aime beaucoup. Est-ce que c’est toujours la première chose à laquelle tu penses quand tu créés des chansons ?
C’est mon instrument. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai du mal à partager l’espace avec les autres instruments. Ma voix sera toujours la chose la plus importante. Je n’ai pas besoin de la cacher. Je n’aime pas les voix qui sont sous-mixées. C’est ce que je veux entendre sur mes disques. J’ai d’autres projets qui vont arriver, où ma voix est ce pourquoi on me propose des choses. Donc je peux m’adapter. Je suis une vocaliste. Je n’ai pas besoin d’une grosse production. J’ai confiance en elle, je sais que je peux chanter différents styles… J’adorerais être une vraie diva sur scène un jour. Quand j’aurais dépassé les 50 ans, avec une longue robe… Comme Liza Minelli ou Dionne Warwick. Elles n’ont pas besoin de bouger. Elles sont là et elles chantent.
En ce moment, la musique carribéene marche très bien avec des artistes comme Bad Bunny. C’est une musique qui est moins connue en Europe au départ. Ton album a un son très caribéen également, bien que ce ne soit pas du reggaeton…
Il était temps ! L’espagnol est la deuxième langue la plus parlée au monde. Mais c’est un mouvement global qui s’ouvre enfin à d’autres cultures. Même le succès de la K-Pop est réjouissant. On peut critiquer le principe, mais cela amène une ouverture, une vibe qu’on a un peu perdu ici. Je suis toujours heureuse quand la musique ou la nourriture influencent le reste du monde. Que quelqu’un comme Bad Bunny, bien que je sois pas forcément fan de sa musique, ait du succès, c’est très très bien. On oublie souvent que Porto Rico où Cuba ont été des endroits ou les gens ont été esclaves, et que pour regarder le côté « positif » de tout ça, c’est que la culture locale a toujours infusé. Et ce n’est que justice qu’elle se partage enfin.

Photo et interview : Nicolas Vidal
Album « Sunshine Music » disponible chez No Format.
En concert le 9 février à Paris à l’Athénée, Théâtre Louis Jouvet.



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