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5 moments pop : Mylène Farmer


Mylène Farmer s’apprête à être canonisée par la hype French Pop et Radio France (lors de l’hyper week-end festival le 22 janvier à Paris) après presque 40 ans de carrière. Longtemps boudée par la presse spécialisée et chanteuse solitaire dans une industrie de l’entre soi, elle a tracé sa route telle une superstar qu’elle est, alternant chefs d’œuvre pop et tournées spectaculaires, ratages artistiques et kitsch survolté. Un prochain album est attendu en fin d’année, suivi d’une tournée des stades au printemps 2023, ou elle entonnera son nouveau titre produit par Woodkid sorti il y a quelques semaines (le réussi « À tout jamais »). En attendant, retour sur nos 5 moments pop préférés de la diva rousse de la French pop.


Maman a tort

Le premier titre de Mylène Farmer sort en mars 1984. Comptine pop et audacieuse, le premier titre de Farmer est une composition de Laurent Boutonnat sur un texte de Jerome Dahan, et narre la fascination d’une jeune fille pour son infirmière. Renversant le principe de la Lolita chère à Nabokov, objet de fantasmes des messieurs (qu’elle embrassera par ailleurs lors de sa collaboration avec la jeune Alizée et son titre « Moi Lolita »), c’est la jeune fille qui devient sujet, racontant sa passion réprimée (par sa chère maman donc) pour une figure féminine de substitution, sexuée et romantique. Musicalement, ce premier titre contient les prémisses de ce que deviendra l’univers Farmerien dans les années 80 : une synthpop rythmée lorgnant du côté des neo-romantiques anglo-saxons, une étrangeté mélodique et une voix haut-perchée, susurrante, dans le souffle, comme une Jane Birkin gothique et pop.

Coup de maître, la chanson marche plutôt bien et introduit Mylène Farmer dans le cercle des chanteuses pop de l’époque, entre Jeanne Mas et Lio, Elli Medeiros et Jackie Quartz, et introduit une image sulfureuse et légèrement provocatrice que le duo Farmer/Boutonnat entretiendra pendant plusieurs albums et clips.


Greta

« Divine, exquise et chagrine » sont les premiers mots de la chanson « Greta » de Mylène Farmer en hommage à Garbo. L’actrice suédoise qui a fait carrière à Hollywood à partir des années 20 ne pouvait laisser indifférente la rousse incendiaire de la pop française. D’abord face B du single « Libertine », on retrouve également la chanson sur son premier album, « Cendres de lune » sorti en 1986. La manière de fonctionner à Hollywood que la divine Greta imposa aux studios et aux médias (pas d’interviews, peu de photos) ne pouvait que plaire à l’interprète de « Tristana », elle même se jouant du mystère inhérent au statut de star. Le titre « Greta » reprend les motifs sombres qui composent l’univers de la chanteuse au milieu des eighties : la mort (« Greta tremble, la mort lui ressemble ») et le sexe (« divine infidèle ») dans un touchant hommage à l’actrice et une déclaration d’amour directe à la star. Le texte simple mais sophistiqué écrit par Laurent Boutonnat se fond sur une mélodie inspirée, avec quelques clins d’œil aux envolées lyriques des musique de films hollywoodiennes. La voix grave et mythique de l’actrice se superpose aux volutes enfantines de la chanteuse pour en faire un objet pop, étrange et mélancolique. Une rareté à découvrir.


Tour 1989

Un cimetière. Un prêtre. Des musiciens sortant de pierres tombales. Une chanteuse qui entonne comme une vestale des vers de Baudelaire en surplombant la foule : bienvenue dans le premier spectacle de la reine Farmer. Comme bon nombre d’artistes apparus dans les années 80, Farmer n’était pas une artiste de scène au départ. Il lui a fallu plusieurs albums, plusieurs hits et une présence médiatique importante avant de franchir le pas. Mais auréolée du succès de son album « Ainsi sois-je » sorti en 1988, Farmer se lance dans sa première tournée d’envergure en 1989 et remplit les salles. Balayant d’un revers de la main les critiques sur sa voix, elle chante et danse comme rarement une artiste française l’a fait. La carrière de Farmer doit autant son succès à des chansons populaires qu’à un travail sur l’image et notamment ses clips, médium sont elle devient grâce à Laurent Boutonnat, une précurseuse pop au pays de Brassens. C’est d’ailleurs en créant des visuels inspirés de ses clips que le premier show de Mylène Farmer voit le jour, un concert rythmé par les nombreux tubes accumulés par la chanteuse depuis 1984 : Libertine, Maman a tort, Tristana, Sans Contrefaçon, Pourvu qu’elle soient douces, Sans Logique… Mylène en 1989 est la reine des charts et des teenagers, une nouvelle idole queer dans laquelle les gens se reconnaissent malgré une distance et une forme de réserve qui deviendra sa marque de fabrique. Premier spectacle qui en appellera d’autres de plus en plus grandiloquents, elle reprend dans ce show Juliette Greco et Marie Laforêt, et s’impose au firmament des stars French Pop qui vont durer.


Désenchantée

« Désenchantée » est-elle la plus grande chanson pop française ? Hymne pour stade et dancefloors, requiem mélancolique et mélodie imparable, « Désenchantée » est probablement le titre qui met d’accord les fans de Mylène et les sceptiques, les fans de chanson et d’Indie Pop (en tout cas certain.e.s). Premier extrait de son 3eme album, « L’autre », Farmer marque un grand coup pour son come back : cheveux courts et look androgyne, elle part au combat dans un clip ou les références aux révolutions soviétiques se mêlent à une révolte féminine puisqu’elle en est la représentante. Le slogan « Génération Désenchantée » s’accorde parfaitement à l’air du temps en pleine épidémie du Sida, et le cri de cette chanson apaise étrangement l’auditeur, comme une catharsis populaire et fédératrice. Chanson emblématique de l’univers Farmerien (une noirceur rose bonbon sur une mélodie irrésistible), elle a traversé les époques pour revenir en force comme un hymne apaisant à l’orée du Covid et de sa crise planétaire, empêchant tout mouvement. Repris par la chanteuse Pomme comme un mantra nouvelle génération, ce titre paraît d’actualité quelle que soit l’époque, et est devenu un grand classique de la chanson française qui sera probablement le titre emblématique d’une carrière qui sous un vernis variété, soulève des questions plus profondes qu’il n’y parait.


California, clip réalisé par Abel Ferrara

La chanson « California » ouvre l’album « Anamorphosée » en 1995, parenthèse américaine après le raz de marée « Désenchantée ». Probablement son meilleur album en terme de songwriting pur, l’album contient nombre de chansons devenues cultes depuis (L’instant x, Rêver) et pour la première fois, les guitares saturées sont mises en avant plutôt que les nappes synthétiques. La voix se fait plus grave, le glamour plus présent (la pochette est signée Herb Ritts), et Laurent Boutonnat cède sa place de pygmallion visuel à différents réalisateurs pour illustrer les chansons. Mis à part le clip de la chanson « Que mon coeur lâche » réalisé par Luc Besson en 1992, Laurent Boutonnat avait jusqu’alors signé les clips de la chanteuse. Mais pour cet album, ce sont Marcus Nispel et surtout Abel Ferrara pour le clip de « California » qui se chargent des images. Le réalisateur américain, plutôt connu pour ses films violents et subversifs, n’est pas non plus rétif à la pop culture, lui qui a fait tourner Madonna et Claudia Schiffer, et a plusieurs fois travaillé avec des artistes françaises comme Beatrice Dalle, Juliette Binoche où Lou Doillon. Mais la collaboration a de quoi surprendre, Mylène Farmer semblant à mille lieues de cet univers viril. Mais c’etait sans compter sur sa cinéphilie, elle qui a cité Barry Lyndon où Luis Buñuel dans ses clips et chansons précédents et qui voulait se consacrer à la comédie à ses débuts. C’est d’ailleurs un vrai double rôle que lui propose Ferrara dans ce clip léché aux couleurs criardes : une prostituée et une bourgeoise, comme la double face un peu simpliste d’une condition féminine pré-metoo qui voudrait assigner la femme à la double injonction de la respectabilité et du fantasme sexuel. Mais en 1996, la question n’est pas là, et nous ne boudions pas notre plaisir à voir la reine Farmer en star hollywoodienne, jouant avec une belle intensité sous les yeux de Ferrara.


Bonus

« Regrets » en duo avec Jean-Louis Murat

Mylène Farmer a toujours privilégié une forme de solitude dans sa carrière. Aucune photo d’elle dans le microcosme musical et parisien, peu présente dans les cérémonies de prix (à l’exception des NRJ Music awards), peu de télévision. Elle a cependant partagé plusieurs fois des duos et des collaborations avec des artistes, plutôt consensuels et internationaux (Seal, Sting, Moby, LP). Plus inattendu et réussi fut son duo avec Khaled sur une reprise de la « poupée qui fait non » de Polnareff, mais le graal du duo Farmerien est bien sûr sa collaboration avec Jean-Louis Murat sur la sublime chanson « Regrets » parue sur l’album « L’autre ». À l’époque, les deux chanteurs avaient un statut assez différent, bien que Murât ait eu quelques mini-tubes à la fin des années 80, et ce duo a clairement mis en lumière le travail du troubadour auvergnat et augmenté significativement sa notoriété auprès du grand public. Murât se fond parfaitement dans l’univers pop et sombre de Mylène Farmer et son timbre chaud et particulier amène une forme de douceur à la chanson dont le refrain entêtant est l’un des sommets de la carrière de la chanteuse.