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Bleu Reine : noisy queen


Il existe une sensation très agréable quand on écoute de la musique : tomber amoureux d’une mélodie. On ne sait pas pourquoi, mais il s’opère dans le cerveau une sorte d’addiction. C’est exactement la sensation que l’on a éprouvé en écoutant “Les yeux fermés”, tube pop noisy de Bleu Reine, dont on savait peu de choses à ce moment là si ce n’est que Léa (tête pensante du projet) avait écrit une très grande chanson. Et pas qu’une quand on a écouté son premier EP sorti en début d’année dernière. : “ Ça a été très rapide au final de faire cet EP, et c’était un moment de ma vie où tout était étrange, donc j’ai vraiment enregistré l’EP sans me poser trop de questions. J’ai pas eu le temps de stresser et de penser à ce qu’on allait penser de moi.”


La première chose que l’on avait envie de savoir, c’était de sonder le mystère de cette chanson, “Les yeux fermés”. On savait juste que l’histoire contée était inspirée d’un film expressionniste allemand, mais nous nous étions imaginé complètement autre chose.. “ “Il y a plein d’angles possibles avec ce titre, c’est ça qui me plait. Même à travers le clip, qui est indissociable de la chanson pour moi maintenant. Je ne voulais pas refaire le film dont je parle dans la chanson, mais je voulais me concentrer sur l’écho de l'expressionnisme allemand, comme on peut le voir chez Dario Argento par exemple. On a essayé de faire des petits clins d’œil.”


Il y a également beaucoup de clins d’oeil à différentes mouvances de la musique française quand on écoute la musique de Bleu Reine : un cousinage certain avec la pop indé des années 90, et une écriture ciselée assez loin des canons actuels : "Pour caricaturer, quand j’écris en français, j’ai toujours cette volonté farouche de ne pas faire du Alain Souchon. Pour les amateurs de rock, chanter en français, c’est souvent ringard à côté d’une PJ Harvey où de Queen Of The Stone Age. Dans la musique où la pop française, je trouve qu’il manque quelques chaînons, en tout cas pour moi. Il y a Etienne Daho où Mylène Farmer, mais je trouve qu’on manque de projets un peu bizarres. Où alors, il faut aller traîner vers les indés des nineties comme Dominique A où Autour de Lucie que j’adore. En fait, je crois que j’avais juste peur de concilier un côté traditionnel en français, avec un élan plus pop. Je suis très attachée aux textes et je ne me reconnais pas dans cette veine de chanteurs qui parlent des amours 2.0.” Il faudrait effectivement classer Bleu Reine dans la catégorie des chanteuses qui font du rock sans en faire, comme Valérie Leulliot ou Françoiz Breut, des aventurières indépendantes aux influences moins étriquées que leurs homologues masculins : “Je ne sais pas si j'appartiens à cette famille là, ce serait un peu présomptueux pour moi de le dire. J’essaye de me protéger des comparaisons pour faire une musique personnelle, mais on a toujours tendance à s'accrocher aux lianes qu’on connaît pour parler de musique.”

Pourtant, il reste quelque chose d’éminemment rock dans les compositions et les arrangements de Bleu Reine, mais sans l’étendard précieux où de pose que peuvent avoir les rockers bourgeois : “Mon éducation musicale, je la dois à la country et au rock bruitiste, et j’aurais toujours un pied là-dedans. J’ai grandi dans une maison remplie de disques. mes premiers Baby Sittings m’ont servi à acheter des disques. C’était très important pour moi. Mes parents écoutaient beaucoup de musique de guitariste. Et comme je voulais apprendre la guitare, il fallait que je me nourrisse et que j’écoute tout. Ça demande une grande humilité de devenir musicien. On ne peut pas créer sans savoir ce qui s’est fait avant. je voulais tout écouter pour savoir et comprendre. Chaque disque m’a amené à découvrir d’autres choses. J’ai eu une adolescence très studieuse. Même dans les morceaux plus rock que je compose comme “Loin des lions”, je ne pense pas forcément en terme de riffs, où de style. Travailler des choeurs à la Kate Bush est aussi important pour moi que le son de ma guitare. J’essaie de travailler sans calcul, sans un dossard rock où un dossard féminin.”


Ce goût du travail bien fait se retrouve dans la personnalité de Léa, surtout quand elle parle de musique. Il est rare d’entendre une musicienne où un musicien louer le travail quand la plupart des artistes évoquent une inspiration apparue comme la Sainte Vierge : "Tous les étés, je lisais les dossiers de Rock & Folk pour faire mon éducation, et je travaillais la guitare. Faire cet effort m’a beaucoup aidé. Et je voulais être meilleure que les garçons. Il y avait une vraie démarche féministe que je formule aujourd’hui. Le mythe des artistes sur qui le talent serait tombé dessus par hasard, très peu pour moi. On entretient ce mythe de la fraîcheur et de la spontanéité, mais ce n’est pas vrai. On fait de la musique pour soi, mais aussi pour les gens qui vont acheter des chansons, venir à des concerts. Je ne peux pas me présenter devant eux en leur faisant croire que j’ai pondu ça en quelques minutes. Je viens d’un milieu populaire où pour m’acheter une guitare, je devais travailler l’été au Monoprix. Je n’ai pas le luxe d’attendre l’inspiration. Je passe tout mon temps libre à travailler la musique parce que c’est très important pour moi, mais il ne faut pas entretenir ce mythe malsain. Je suis fière d’être une artisane de la musique.”


On se demande du coup comment se sent Bleu Reine dans le paysage musical français, la musique étant devenu un métier d’amateurs, pour le meilleur et souvent pour le pire, plutôt remplie de machines et sons urbains au détriment d’une chanson rock devenue quasiment obsolète : "“Il y a un vrai renouveau du folk français. J'aime beaucoup ce que fait Pomme par exemple. C’est une fille incroyable, et ça me fait plaisir de voir comment elle assume chaque mot. Tout est à sa place. Il y a une vraie profondeur dans la simplicité. Et ça, on le retrouve moins dans le rock. Je crois que les gens ont moins d'appétit qu’avant pour le rock français. Il y a presque un côté ringard dans les vrais instruments. Pour être dans le vent, il faut faire de la new wave. Et puis il y a la maladie du rock engagé. Le rock ne devrait jamais être engagé. Même si certains groupes véhiculent des idées qui sont aussi les miennes, mais ce n’est pas son rôle je trouve. Après, je suis plus que ravie que des gens qui à priori ont plus une culture pop aiment mon travail. J’en suis la première étonnée, mais c’est super.”


La culture pop, celle qui résiste, celle qui nous fait vibrer a trouvé en Bleu Reine une nouvelle recrue, intransigeante et cultivée, spontanée et sacrément juste. Le rock où la pop ne sont pas morts. Ils sont juste retournés dans les marges où certains artistes se sentent plus libres, avec une urgence au cœur qui leur permet de ne pas se noyer encore dans les eaux du business, les yeux fermés.


EP "Élémentaire" disponible

Clip "Les yeux fermés" : lien