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Flèche Love, droit au cœur.

March 20, 2019

Il est parfois difficile de faire le portrait d’une artiste que l’on admire. Par peur de ne pas être à la hauteur du “sujet”. Ou simplement par crainte de ne pas retranscrire de façon précise sa pensée. Flèche Love est une artiste résolument à part dont la parole et la musique, ne peuvent pas se détacher du contexte dans lequel nous recevons son premier album, “Naga (Pt.1)”  : “Il est possible que ce soit grâce à “l’air du temps” que mes chansons intéressent. Et c’est tant mieux parce qu’il était temps. En Suisse d’où je viens, on veut se fondre dans la masse. L’activisme c’est déjà une prise de position existentielle, surtout en tant que femme. Il y a une histoire très lourde au niveau du sexisme en Suisse qui est très peu connue. En Suisse les gens sont étonnés que mon engagement ne m’ait pas enfermé par exemple. C’est un pays où l’on aime bien cloisonner les choses et les activités.”

 

Voilà Flèche Love : une chanteuse militante, moderne, qui a décidé de se révéler à travers un pseudonyme qui évoque autant l’amour que la lutte : “J’aurais bien voulu que ce soit mon vrai nom ! Mon prénom c’est Amina - qui veut dire la fidélité - un prénom très commun au Maghreb. Je voulais un nom plus personnel, et il y a déjà une chanteuse qui s’appelle Amina. Je voulais un nom qui ait du sens en français et en anglais, quelque chose d’universel, de bienveillant, de spirituel. Et c’est celui là qui est resté. Il continue à se révéler à moi au fur et à mesure.”

 

Et la musique d’Amina se révèle elle aussi sur le monde d’une bien belle manière. Inclassable, ce n’est pas vraiment de l’électro (malgré la présence de Rone sur le titre “Umusuna”), ni du Rn’B, ni du flamenco, mais un mélange dense et presque expérimental de tout ça, où le visuel compte autant que la musique, l’anglais autant que l’espagnol :  “Quand je crée mes chansons, je pars souvent d’improvisations. À part Sisters qui a été créé dans le but de parler de la sororité parce que c’est quelque chose que j’ai expérimenté dans ma vie. Mais souvent ce sont les thématiques qui s’imposent à moi. Et c’est pour ça que rien ne rime dans mes chansons. C’est pour ça qu’il n’y a pas de refrain. Je m’offre une liberté totale au niveau du cadre. L’idée, c’est d’explorer librement toute forme artistique liée à la musique. Pour l’instant, ce sont les fringues, l’image, les clips. peut qu’un jour ce seront des performances. Je voulais du souffle, retrouver une naissance avec moi-même, sans l’idée de faire un morceau pour que ça marche.”

 

Mais il y a quand même une maîtrise musicale qui ne doit rien au hasard. Productrice de ses chansons, les accords sur lesquels tiennent les mélodies sont tout de même plutôt recherchés : “ Je joue du piano de manière instinctive, mais j’ai fait beaucoup de chant baroque et jazz. J’ai fait beaucoup de jam à la voix et c’est très formateur. Je m’octroie beaucoup de liberté sur le disque dans les mélodies de voix, et ça vient du jazz. Après, je joue les accords de manière instinctive, et dès que ça me tord le coeur, c’est que c’est bon. Je vais naturellement vers des choses un peu mélancoliques, des accords mineurs.”

Et l’espagnol dans tout ça ? Les deux titres les plus touchants de ce disque (“Festa Tocandira” et “Los nomades del sol”) sont chantés dans la langue d’Almodovar sans que le lien harmonique ne soit rompu dans l’album : “En fait,  je n’ai pas de lien avec l’espagnol. Personne ne parle espagnol dans ma famille, j’ai appris l’espagnol au lycée. Mais cette culture m’a toujours énormément touchée et il s’avère que dans ma vie, beaucoup de mes partenaires ont été originaires d’Amérique du Sud. C’est le hasard. J’ai un lien très fort avec l’espagnol qui est une langue qui me bouleverse. Quand je suis allée en Argentine j’avais l’impression que le lien était plus facile par exemple. On m’a toujours dit que j’étais “trop” et là-bas j’étais bien. Il s’avère qu’en Amérique du Sud il y a quelque chose où je me sens plus chez moi. C’est inexplicable. C’est peut-être l’histoire d’une vie antérieure. Ça ne s’explique pas rationnellement.”

 

Flèche Love a choisi la musique comme vecteur de ses idées, comme moyen de raconter sa vérité au monde, de faire voir une autre manière de penser la féminité, le féminisme, le genre : “Il y a des gens qui seront toujours déroutés à l’idée de lire un livre de 300 pages ou de voir un film d’une heure et demie sur le féminisme ou sur la philosophie. Et je trouve que le format chanson est un bon moyen de les amener dedans. C’est un format très intéressant, surtout dans une ère où les gens zappent super vite.”

Mais elle a aussi choisi un autre art pour exprimer tout ceci : le tatouage. “J’ai toujours été très mal dans ma peau. J’avais assimilé l’idée qu’en tant que femme, il fallait que je sois belle pour être choisie par un mâle et le garder. J’avais cette sensation de ne pas être belle, en tout cas de ne pas être dans les stéréotypes de la beauté. Il y a aussi l’idée de sentir que j’avais un visage que je n’avais pas choisi, et qui allait me représenter au monde. Je trouve ça violent comme expérience. J’ai toujours eu cette sensation d’être enfermée dans mon corps et c’est quelque chose d’ailleurs qui revient beaucoup dans mes chansons. Le tatouage a été une reprise de pouvoir. Il y a aussi le côté culturel de ma famille où toutes les femmes étaient tatouées. Le tatouage m’a permis de rentrer dans une esthétique que j’ai choisi et qui a changé mes rapports sociaux. La façon de se présenter au monde a un impact sur tes rapports. Cela m’a permis de reprendre le pouvoir de manière bienveillante et de sortir de cette dichotomie belle/moche, et de changer ce rapport de séduction, en particulier aux hommes.”

 

Et effectivement, ce rapport se retrouve également sur les visuels accompagnant “Naga (PT.1)”, ou le corps d’Amina est comme tordu, ses tatouages mis en scène de façon frontale, mais de dos. “Je n’ai pas envie de m’enfermer, ni dans la douceur, ni dans la force. Pour les photos, je travaille avec Roberto Greco, qui est un ami de longue date, et qui fait beaucoup de photos de nature morte. Il travaille peu avec les humains. Et ce rapport là se sent je trouve. Sur la photo de couverture je suis comme une déesse mutante. Il y a cette idée un peu animiste, je deviens comme un perchoir. L’être humain ne doit pas déranger la nature. Et j’aime bien cette idée de ne pas déranger l’harmonie. Certaines fois ça passe par l’immobilité, ou parfois par une position qui peut être désagréable pour moi, en tant que modèle, mais qui va exprimer quelque chose de fort.”

 

Flèche Love est une femme déterminée, spirituelle, affable. Une héroïne féministe que la musique attendait. Plus frontale dans ses idées, elle ne juge pas le nouveau marketing autour du féminisme, mais l’englobe autour de la lutte : “Le féminisme pop, je trouve ça génial. D’ailleurs, je ne me permettrais jamais de juger le féminisme de personne. Il y a autant de féminismes qu’il y a de femmes et d’hommes. Je trouve ça très bien de se dire qu’on a une audience d’une centaine de millions de personnes comme Miley Cyrus ou Beyoncé. Après, se pose la question du féminisme intersectionnel, mais c’est aussi une question d’éducation. Des fois, l’appropriation culturelle, c’est difficile de s’y retrouver et de faire les choses justes. Il y a toujours des remises en question à faire. Mais même s'il y a 50 % de marketing et 50 % de vérité, c’est toujours bien parce que cela touchera toujours beaucoup de monde. Et puis ces femmes-là, les américaines, ce sont des Warriors. Réussir à rester au top dans une industrie de la musique très masculine, aussi compétitive - indépendamment de la musique qu’elles font - je trouve ça incroyable. Madonna ou Lady Gaga, plus que Beyoncé, ont un grand impact sur les questions LGBT, queer ou trans. Elles font plein de choses, sont extrêmement actives sur ces questions. Aucun artiste masculin de cette même envergure ne fait quoi que ce soit sur ces questions là. Lady Gaga parle de dépression, de viol. Elles s’exposent et elles sont toujours jugées. Ce n’est pas facile, et elles sont incroyables pour ça.”

 

Flèche Love n’est pas une artiste pop, au sens léger du terme, mais sa vision politique et humaniste de la musique en font une artiste résolument à part, une personnalité réjouissante dont la joie de vivre n’a d’égale que la profondeur. Nous venons de découvrir la partie 1 de “Naga”, vivement la deuxième.

 

SOUS INFLUENCES DIVINES

 

“Billie Holiday m’a beaucoup inspirée. Je l’ai beaucoup écoutée. Je la trouve bouleversante. J’ai rarement ressenti - à part chez Nina Simone - cette sensibilité sur le fil du rasoir. On ne sait jamais si elles vont finir leurs performances. On a l’impression qu’elles jouent leur vie à chaque fois qu’elles chantent. C’est quelque chose qu’on retrouve rarement dans les performances. Cette urgence de vivre me bouleverse. Mais ça doit être un fardeau pour plein de choses, parce qu’elles débordent tout le temps. On retrouve ça aussi chez Edith Piaf. Mais c’est dangereux car si on met ça dans toutes nos interprétations, on ne peut pas vivre longtemps. Elles en sont la preuve. Mais au moins elles ont vécu intensément sur scène.

J’ai plus écouté des singles que des albums. J’ai beaucoup écouté Rachid Taha, notamment “Ya Rayah”, quand j’étais enfant parce que ma mère l’écoutait tout le temps. Cette mélancolie des gens déracinés que raconte la chanson me touche beaucoup. L’idée d’être apatride se ressent dans cette chanson de manière incroyable. Et j’ai eu la chance de le rencontrer et de travailler avec lui. Ce sera sur son prochain album. C’était un grand monsieur. Il est venu me voir en concert et m’a proposé de faire un morceau ensemble. Il a été d’une générosité qu’on voit peu dans cette industrie. Surtout avec une telle carrière. Et puis c’était quelqu’un d’extrêmement féministe et de très lettré, avec un point de vue intéressant sur l'Islam.

En cinéma, “In the mood for love” de Wong Kar Waï. Déjà pour la musique incroyable. Le film est très photographique, et il m’a bouleversé. Le rapport à l’intimité et à la distance dans ce film me plaît beaucoup. Je viens de terminer le livre de Bell Hooks, qui est une féministe noire, queer, qui écrit des livres magnifiques. Ce livre s’appelle “The will to change, men, masculinity and love”. Elle écrit sur la masculinité et le fait qu’il y ait une douleur silencieuse dont on ne parle pas et que le patriarcat a avalé : le fait que l’on autorise pas aux hommes à vivre leurs émotions. Il y a énormément de femmes qui sont extrêmement tristes car elles n’arrivent pas à connecter avec leurs partenaires, et toute leur vie, elles sont dans l’attente de cette connexion qui ne viendra probablement jamais. Et dans le film de Wong Kar Waï, il y a de ça, et c’est bouleversant. Il y a aussi un autre livre, “Les accords Tolteques” de Don Miguel Ruiz, qui dit que souvent, les relations amoureuses, ce sont des blessures qui se rencontrent et s’équilibrent ensemble. Cette notion de miroir c’est quelque chose qui me fascine et me fait peur en même temps. Et dans “In the mood For love” il y a cette idée de l’ordre de l’effleurement, cette connexion sans beaucoup de mots, qui me bouleverse.

En littérature, outre les 2 livres déjà cités, je dirais “Le prophète” de Khalil Gibran qui est un peu “le petit prince” du Moyen-Orient. C’est un prophète qui arrive dans un pays et qui explique des choses sur le couple, sur la famille, sur les enfants. Et “La conférence des oiseaux” aussi qui est incroyable.

Dans les figures de la pop culture, j’adore Jennifer Connelly que je trouve magnifique. Eva Green, que j’avais adoré dans dans le film “Innocents” avec Michael Pitt. Je trouve que Jake Gyllenhaal est intéressant dans dans son étrangeté. Il a une gueule, un peu comme Javier Bardem que j’aime aussi beaucoup.Tilda Swinton, Rossy De Palma, ou Helena Bonham Carter, j’aime ces gens là qui ont des gueules un peu étranges et qui sont très attirants à cause de ça.”

Flèche Love, "Naga (PT.1)", album disponible (Musique sauvage / Pias)

En concert le 29 mars à RENNES Festival Mythos, le 30 mars à ROMANS La Cordonnerie, le 06 avril à BOULOGNE-BILLANCOURT Festival Chorus - Le Seine Musicale, le 17 avril à BOURGES Le Printemps de Bourges

 

 

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