Édito par Nicolas Vidal

On ne savait pas grand chose de Marvin Jouno avant de le rencontrer pour son nouvel album sorti en début d’année. On avait entendu et beaucoup aimé son titre “Quitte à me quitter” sorti en 2016, et il nous en était resté une image de jeune homme solitaire, un brin taciturne et mystérieux. Et puis on est parti “Sur Mars” en sa compagnie, et ce fut intense. Douloureux, poignant et franc. Un album aux prises avec l’air du temps. Mais surtout son air du temps à lui, chaotique et brumeux, qui lui a fait écrire des chansons délicates sur les trois années plutôt moroses qu’il venait de vivre. Une sorte de victoire sonore accompagnée d’un renouvellement artistique. Un beau condensé de pleurs et d’énergie qui n’a certes pas du être facile à créer, mais qui a le mérite de magnifier le spleen 2019 d’un homme qui était à terre, et qui en a fait un bel objet pop, triste et dansant, dont la lumière continue de rejaillir bien après son écoute.

ENTRETIEN & PHOTOS:  Nicolas Vidal

“ Je voulais quelque chose de brut, sans filtre. Vu ce que je traversais, j’avais envie de mettre des claques, et de créer quelque chose de bouleversant. C’était mon crédo. J’ai traversé 3 années assez denses et intenses. La matière première n’était pas légère. Je voulais faire un album un peu “Dans ta gueule”. J’en avais besoin. Je ne pouvais pas faire autre chose.”

 

Celui qui parle, c’est Marvin Jouno. Et on le croit sur paroles tant les émotions ressenties à l’écoute de son disque “Sur mars” furent contradictoires et touchantes : une énergie brute de décoffrage dans la musique et une délicatesse textuelle très rare. “ Je voulais dater ce disque : les rythmiques rap, l’autotune, le vocoder… Pour le premier, c’était l’inverse, je visais l’intemporalité. Alors que celui-ci, je veux qu’il vieillisse, un peu comme certains albums des années 80. Je veux me souvenir de ce que j’ai vécu en 2019 et de qui j’étais à ce moment là. Je voulais prendre ce risque là. Ce n’était pas pour attirer la hype, que de toute manière je n’attire pas. Et j’avais l'impression de ne pas être allé assez loin sur le premier album. En discutant avec Etienne Daho que j’ai rencontré à plusieurs reprises ces 3 dernières années, il m’a aussi encouragé à m’affranchir de cet héritage franco-français. J’ai tenté de cerner son message et d’aller plus loin dans ces expérimentations. Et en tant qu’auditeur, c’est aussi la musique que j’écoute. ”

 

En 2007, Etienne Daho, justement, avait écrit “Boulevard des Capucines” en hommage à son père sur son album “L’invitation”. Le titre, magnifique, avait malheureusement un peu phagocyté l’album. En 2019, Marvin clôt son album avec une chanson hommage à sa mère disparue. Un morceau absolument sublime, “Décembre à la mer” : “ C’était une drôle d’entreprise. C’est une chanson dont j’ai eu du mal à accoucher. J’en ai fait beaucoup de versions. Mais il y a eu un miracle en studio. On l’a faite en deux heures. C’était un peu vain de rendre hommage à cette personne aussi chère. J’avais peur de ne pas être à la hauteur. Et en fait j’ai reçu une quantité de messages hallucinante. On m’a même écrit pour me dire que la chanson allait être diffusée lors des obsèques d’une personne. Je me pose souvent la question de l’utilité  de mes chansons. Et là, il y a des réponses. En fait c’est tout sauf anecdotique ce qu’on fait.”

 

Il y a dans ce disque, et chez Marvin quand on le rencontre, un va et vient incessant entre testostérone et délicatesse, brutalité et sensibilité. “ Je ne suis pas sûr de l’avoir intellectualisé, mais c’est vrai qu’il y a quelque chose de féminin et de masculin en permanence dans ma musique. Et c’est quelque chose que je ressens encore plus en live ou je suis encore plus véhément, je crois. Mais ce paradoxe est essentiel. J’essaie d’être le plus élégant et raffiné possible dans l’écriture, mais je veux envoyer en même temps une décharge, que les gens puissent danser.”

Une décharge émotionnelle sans filtre si l’on en croît les différentes déclarations de Marvin pour la sortie de ce disque, lui qui ne cache pas avoir écrit cet album de manière cathartique: “ On fictionne toujours un peu. les 3 figures féminines de mon album s’entremêlent. Il y a une distanciation romanesque, mais ça reste très autobiographique. Après être rentré dans le monde de la musique en agneau, je voulais être un peu plus loup, virulent. On m’a renvoyé parfois une image un peu lisse sur mon premier album. Mais j’avais tellement envie de plaire à tout le monde. là, je m’en foutais un peu d’être un peu plus clivant. C’était aussi le processus en cours.”

Maintenant que le temps fait son effet et que l’album est sorti, n’est-ce pas un peu pénible de se replonger sans cesse dans cet état des lieux pour la promotion  ? “ J’essaie de mettre une petite distance. Le disque, c’est vraiment quelque chose de cathartique, même si ça ne règle pas tout. Je ne suis pas encore sorti de cette période troublée, même si je me soigne. Sur le premier album, je faisais presque en sorte de ne pas être compris. Mais en fait ça ne sert à rien. Cette fois, je voulais être franc du collier, même en interview. Il y a des choses que je ne dis pas pour ne pas blesser les personnes concernées, mais pour moi, je n’ai pas grand chose à cacher.”

Malgré le matériau autobiographique qui sert de base aux chansons de Marvin, on est une fois de plus, après “Intérieur nuit” dans une sémantique scénaristique : le “Clap de fin” qui ouvre l’album, “Le silence” qui amène une vibe plus acoustique sur la fin de l’album, jusqu’à ce “Décembre à la mer” qui clôt merveilleusement le disque, comme un acmé dramatique et réaliste. “J’ai longtemps travaillé dans la décoration de cinéma. J’ai étudié la mise en scène. A l’issue de ces années de formation, on m’a proposé un stage déco. Ça m’intéressait pas trop au début, parce que ce que j’aime, ce sont les décors naturels de la nouvelle vague. Mais j’ai découvert un drôle de métier que j’ai fait pendant 10 ans. Mais le tracklisting de l’album a été assez évident. Je voulais clore chaque face du vinyle. J’aime bien l’idée qu’au fur et à mesure, on enlève la technologie, la lumière pour arriver à un dépouillement. Mais ce n’était pas si réfléchi. Je visais plus l’équilibre entre les chansons.”

 

Mais comment s’équilibre l’image et le son dans le projet de Marvin, lui qui met autant d’énergie dans sa musique que sur les supports visuels ? “Au moment du premier album, je suis arrivé sur la pointe des pieds. Sauf sur la partie image, où j’ai toujours eu un petit côté dictateur. Je fais presque de la musique pour la partie image. Quand j’écris, ce sont comme des petits court-métrages. Je n’aime rien moins que l’alliage de l’image et du son. Au moment de mon premier album, j’ai réalisé un film de 48 minutes qui a pris beaucoup de place. J’étais un peu le monsieur cinéma de la chanson. Mais ça faisait le pont avec mon ancienne vie. Et puis je voulais faire plus que des clips isolés. Du coup pour ce deuxième album, je ne voulais pas refaire la même chose. Mais j’ai un peu galéré pour la partie image. Sauf sur le clip de “Sur Mars” qui est la synthèse de ce que j’aime dans les clips. Mais la mise en image de l’album m’a un peu échappé, bien qu’on ait essayé plein de choses.”

Bien que la musique soit la partie immergée du projet de Marvin Jouno, poser le stylo pour la caméra serait-il envisageable un jour ?  “La musique me permet de garder un pied avec l’image. J’ai aimé devenir le chef d’orchestre de mon projet. Il y avait la musique, mais aussi l’image avec les photos, les looks, les clips. Souvent je coréalise mes clips. Mais mon envie ultime de créateur, c’est de faire un film. Mais comme c’est le truc que je veux vraiment faire, ça me fait un peu peur.”

A défaut de retourner dans le monde du 7ème art, Marvin Jouno est en revanche bien l’acteur principal de son projet. Un acteur capable d’endosser un rôle de superhéros sensible, avec une voix  absolument reconnaissable, très particulière : “Je suis un peu plus mûr aujourd’hui. Je suis arrivé de nulle part dans le milieu musical. Je ne connaissais personne. Et j’ai dû tout apprendre. Le déclic, au départ, c’est que je veux écrire. Je ne voulais pas chanter. J’avais très très peur de ce chant en français. Je ne me suis jamais posé la question de chanter en anglais car j’ai un accent tout pourri, et que je n’écris pas en anglais. J’adore le français. Mais je ne voyais pas comment le chanter. J’avais hyper peur de chanter variété. Au début je marmonnais beaucoup, et puis je me suis libéré.”

 

Marvin Jouno trimballe avec lui ce mystère un peu opaque, qui loin de le couper des gens, fonctionne de manière naturelle et sans réserve sur les auditeurs, avec un socle de fans précieux.  “Les réseaux sociaux peuvent être envahissants, mais aussi hyper intéressants. Je reçois beaucoup de messages de gens qui pleurent en ayant écouté le disque. Moi en tant que spectateur, auditeur, je ne veux que ça. C’est l’émotion ultime et c’est par ça que les objets culturels deviennent cultes. Et si je réussis à provoquer ça, c’est une petite victoire pour moi.”

RADIOHEAD - “ Je pense que Radiohead est le groupe qui m’a le plus influencé. Leur musique a changé ma vie. Adolescent, je n’écoutais que ça. Ça m’a donné envie d’écrire des chansons, et surtout de faire une sorte de pop anglaise en français. Et puis ils sont la définition de la pop music : ils sont populaires mais avec une exigence folle, une intelligence. Ils se sont perdus sur quelques albums, mais sur le dernier, je les ai retrouvés. Les deux figures pop qui m’ont vraiment marqué ado, ce sont Björk et Radiohead.”

ART - “En photo, pour moi, c’est Cartier-Bresson l’un des plus grands. Sur la composition, la photo de rue. Ce serait impossible aujourd’hui de faire ce qu’il a fait. Il a voyagé partout, avec un regard absolu sur les choses. J’aime aussi Vivian Maier. Avec son format carré, c’est comme si elle s’était accaparé quelque chose de très contemporain, une sorte de selfie à travers les miroirs, les jeux sur la chromie. C’est comme si elle avait tenu un instagram. Et puis ce “succès” post mortem, la légende qui s’en est suivie. personne ne s’était rendu compte de son talent.”

LIVRES- “J’ai un rapport particulier à la littérature. Ça me brûle. J’ai envie de lire et d’écrire mais depuis quelques années, je n’y arrive pas. J’ai l’impression qu’on a une sorte de régression mentale et qu’on n’arrive plus à se concentrer. On a tous les outils pour ne plus avoir de mémoire. Dans les livres, j’aime la folie d’un Nabokov. La dualité de ce russe qui écrit en anglais, le mélange de fantastique et bizarre. C’est probablement sa double culture qui agit. J’ai une fascination pour la Russie, Dostoïevski, etc… “La promesse de l’aube” de Gary m’a bouleversé. J’ai pris une décharge avec les 15 dernières pages que j’ai trempées de mes larmes. Je l’ai lu avant le décès de ma mère. Mais c’est une sensation de lecteur qui m’accompagne. Et puis il a eu une vie incroyable. J’aime bien creuser la biographie des auteurs que j’aime et sa vie est déjà une fiction. “L’étranger” de Camus est à l’origine de plusieurs projets que j’ai eu. J’avais écrit pendant mes études une adaptation du livre, et ça a été le sujet de l’une de mes premières chansons. Je partais de la scène ou Meursault est sur la plage et tue les deux arabes. Pour moi, le champs lexical était lié au soleil, à la chaleur, à l’aveuglement, et en fait, dans mon esprit,  il avait tué le soleil. Et ensuite une milice le poursuivait pour ça, et s’ensuivait une course fantastique. Ça a aussi créé chez moi une fascination pour l’Algérie, où j’ai eu la chance d’aller faire des concerts et c’était magique. “

Disques -“ Mon album de chevet, c’était “Homogenic”. Je l’ai beaucoup écouté  au même moment ou je lisais les BD d’Enki Bilal qui avait un univers très hivernal, très sombre. C’était la BO parfaite. Il y avait un son révolutionnaire, les prémices de l'électro pop actuelle. Et puis quelque chose de très glacial. Comme je lisais aussi beaucoup de littérature russe comme Makine, ça collait parfaitement. Cet album m’a ouvert les oreilles à plein de choses. J’aime beaucoup Arcade Fire, la manière dont ils font des hymnes pour les stades en gardant leur intégrité. “Reflektor” c’est l’album que j’ai le plus écouté ces dernières années. Ils se réinventent en permanence. Pour mon dernier album, les 2 albums qui m’ont le plus influencé sont “Blond” de Franck Ocean et “22, a million” de Bon Iver. Ces 2 albums m’ont interpellé pour la même raison. Il y a quelque chose de l’ordre du journal intime, une ambiance sonore tout au long des albums, ce que j’ai essayé de faire avec des messages téléphoniques notamment. On a l’impression que ce sont les bandes sons de leurs deux dernières années, et j’aime bien ce côté cinématographique. Il y a aussi une grande liberté. J’ai toujours pensé, surement à tort,  que l’album de Frank Ocean a été très produit et qu’ils ont tout enlevé pour ne garder que l’essentiel. Cette épure est très surprenante, et très moderne. Chez Bon Iver, j’aime le fait qu’il ait été chercher des codes qui n’étaient pas les siens et qu’il a mis dans son univers, comme une sorte de collage. J’aime aussi beaucoup “ A Love Supreme” de John Coltrane. C’est un album de sa période Hard Bop, encore mélodique. C’est une oeuvre d’art pour moi qu’on a envie d’écouter de manière un peu chamanique. Je l’ai beaucoup écouté avec mes deux meilleurs amis de l’époque. On l’écoutait religieusement, bien que je ne comprenais rien à ce qu’il se passait. Mais je ressentais la musique. Cet album m’a aidé à faire la paix avec plein de choses. Je ressentais la même chose avec la plume de Léo Ferré. Mais on s’en fout de ne pas comprendre. C’est comme un tableau.”

Ma Playlist...

FILMS - “En cinéma, “Shadows” de Cassavetes me fascine. Cette nouvelle vague américaine, avec une troupe de théâtre, fabriqué avec trois bouts de ficelle. Et puis il y a la bande. C’est sur le vif, tellement réel. Je recherche cette sensation. J’aime le cinéma guérilla, le cinéma fauché. J’aime bien quand on galère et qu’on va chercher le réel. J’aime aussi Bergman, avec sa troupe qui alterne cinéma et théâtre. J’ai une fascination pour son film “Les fraises sauvages”. Et “A bout de souffle” m’a également beaucoup travaillé. Quand je regarde une fiction, j’aime bien tomber amoureux de l’actrice. Et pour moi, ce serait Claude Jade dans “Baisers volés”. Cette figure faussement yéyé a été mon crush à l’adolescence. Plus généralement, j’aime aussi beaucoup Truffaut. Il y a une espèce de fraîcheur et d’innocence liées à l’époque, bien que son cinéma soit profond. La série des Doinel est fascinante. Le fait qu’il ait suivi son alter égo sur des années. On le voit grandir même si certains des films sont rapprochés. Ce qui m’impressionne aussi, c’est qu’il a fait “Les 400 coups” à 25 ans. Et puis je fantasme beaucoup les sixties. C’est une époque qui me semble réconfortante. Il y a aussi “Le miroir” de Tarkovski que j’ai vu énormément de fois pendant mes études et qui m’a marqué de manière impérissable.”

Adrien Soleiman

“je n’ai pas de famille musicale, mais une jolie histoire d’amitié se crée avec Adrien Soleiman qui prépare son deuxième album qui sera à mon avis assez surprenant. Il a beaucoup de talent. On avait fait un co-plateau ensemble grâce au FAIR, et on avait fait des échanges avec des artistes québécois qui avait mené à un spectacle aux Francos de Montréal. On se fait écouter nos chansons quand elles sont inaudibles, et c’est un joli échange. Je l’ai invité sur 2 titres de mon album où il joue du saxo. J’aime son univers hybride entre pop et chanson.”

Un portrait chinois de Marvin Jouno,  à travers ses idoles teenage et celles d’aujourd’hui.

Ton idole teenage

Michael Jordan

 


Ta  chanteuse Teenage

Björk


Ton chanteur teenage
Jim Morisson

Bob Marley

Ton acteur teenage
Romain Duris


Ton actrice teenageI

Lara Cox (Hartley)


Ton crush teenage
Claude Jade

Ton idole actuelle

Aria Stark

Xavier Dolan


Ta chanteuse actuelle
Likke Li

 

Ton chanteur actuel
Booba


 

Ton acteur Actuel
Joaquin Phoenix

Ton actrice Actuelle

Emma Stone


Ton crush actuel
Lou De Lâage