Il est des artistes dont on sent imperceptiblement l'attrait pour le bon goût. Ou en tout cas, une aptitude à choisir des collaborations, des projets, qui vont immédiatement avoir une tenue, un intérêt plastique, esthétique. Quand nous avons eu vent du projet de Joseph Schiano Di Lombo que nous ne connaissions pas, nous avons été immédiatement séduit par une pochette, une typographie, une photo de lui en travesti pour une relecture au piano du “Sans Contrefaçon” de Mylène Farmer à la manière de Satie et de Debussy. Les antennes de fans de pop queer que nous sommes ont immédiatement vibré, bien que le projet de départ n’était pas forcément celui là : “ Au départ, reprendre cette chanson n’était pas un acte militant, ou queer, alors que les questions LGBT sont très importantes pour moi. Mais j’ai beaucoup réécouté le titre, et après coup, je me suis rendu compte que cette chanson était vibrante d’actualité. Je la trouve assez bien faite, avec un très bon texte. J’aime beaucoup la Mylène Farmer de cette époque”. 


Nous aussi, nous aimons beaucoup la Mylène Farmer de cette époque, et nous aimons aussi beaucoup les projets qui reprennent des chansons pop et les transforment en autre chose, à l’image de Sylvain Chauveau avec Depeche Mode, où Noël Akchoté et son album de reprises jazz de Kylie Minogue. Mais rien de prémédité chez Joseph Schiano Di Lombo : “L’idée de faire des reprises est venue de façon impromptue. Je jouais du piano sur Instagram, et mon ami Myd m’a proposé de jouer le thème de “Stranger Things”. J’ai improvisé et les gens se sont mis à m’envoyer des demandes, et je répondais du tac au tac. C’était marrant. Et on m’a demandé de faire du Jennifer Lopez et j’ai rebondi dessus. Et je me suis dit que ça sonnait super bien.”

Car avant de reprendre “Sans Contrefaçon”, Joseph a repris Jennifer Lopez et son “If you had my love”, qui effectivement sonne plutôt très bien en piano solo. Mais il n’y a pas de moquerie à l’horizon, plutôt une envie de mettre sur un pied d’égalité Diva R'N'B et compositeur classique : “ Si tu regardes, Britney Spears est construite sur le système tempéré de Bach. Moi je vois pas la différence. Il y a des accords dans les chansons pop que Bach aurait compris. J’écoute aussi de la musique sérielle, mais je trouve à bouffer dans tout. Ce qui m'intéresse, c’est de passer au piano seul. Sur le Jennifer Lopez, les gens étaient surpris que ce soit de la belle musique. Alors que oui, ça s’entend que c’est de la bonne musique. Il y avait le risque au début de faire le mec du classique qui vient se foutre de la gueule des chansons pop. Ce n’est pas du tout mon propos.”

Mais pourquoi s’attaquer à la rousse la plus célèbre de la pop française et son comparse Laurent Boutonnat, en transformant une pop song ultra calibrée en hommage à deux compositeurs majeurs, Satie et Debussy. “ C’est rarement des choix de raison. Je suis plus à l’aise dans les intuitions. J’ai essayé plusieurs titres de Mylène Farmer, “Désenchantée” notamment que j’ai travaillé des heures entières. Et puis je me suis dit que je pouvais inventer plus de choses avec “Sans Contrefaçon”. Pour reprendre 15 secondes sur une story, c’est très facile, mais travailler toute une chanson c’est autre chose. J’ai mis plusieurs mois à travailler ces deux versions qui ne sont pas du Karaoké. Sur la reprise de Jennifer Lopez, on suivait plus la mélodie, alors que là c’est très éclaté. En passant en trois temps la chanson, ça m’a fait penser à une Gymnopédie de Satie. Du coup, j’ai réfléchi à un concept. Satie et Debussy étaient amis dans la vie, et je trouve personnellement que Debussy avait plus de choses à dire musicalement. Mais Satie a cette excentricité géniale et très reconnaissable. C’est pour ça que j’ai mis cette version en avant sur le single.”

 

Il y a quelque chose de très séduisant chez Joseph Schiano Di Lombo, c’est son côté artiste total, à l’image des Régina Demina ou Mathilde Fernandez qui mélangent les arts visuels et la musique, la mode et la performance, et les collaborations variées. Mais comment s’est construit cette envie de tout ? “Au départ je suis clarinettiste, puis pianiste. J’ai commencé le piano à 15 ans, assez tardivement. J’ai eu une formation académique au Conservatoire, sur le tard, mais j’ai vite essayé de rattraper mes lacunes. Et puis je suis rentré à l’École Normale de musique. Mais je n’étais pas sûr de vouloir devenir concertiste et d’être interprète, donc je suis allé aux Arts Déco de Paris. Je dessinais depuis toujours mais je n’avais aucune culture spécialement développée dans le domaine. Mais j’ai toujours eu de la chance, car il y avait les deux disciplines dans les établissements que j’ai fréquenté. Le seul choix réel que j’ai fait, c’est de ne pas choisir. Mais ça se mélange naturellement sur mon site internet ou Instagram. Aux Arts Déco, j’ai fait beaucoup d'expériences où j’enregistrais le son des dessins, des choses très conceptuelles que je fais toujours d’ailleurs. Puis j’ai eu envie de faire un mélange de musique et de dessin et ça m’a beaucoup ennuyé. Je me suis dit que j’allais plutôt faire une chose, puis une autre. Et ça correspond mieux à mon tempérament. J’ai la bougeotte. ”

 

Sa bougeotte l'amène à collaborer à des projets ultra différents, de la direction artistique pour des marques de mode à une collaboration avec Saint DX, d’un concert à la bougie à la Gaîté Lyrique (le 21 octobre à Paris) à l’élaboration d’un fil instagram audacieux. Héritage des ses années d’apprentissage ? “On n’a pas besoin d’aller dans une école pour développer une passion, mais des aptitudes oui. Ce que j’ai surtout appris par l’école, c’est comment se construire en opposition. Je me construis beaucoup en négatif. L’école m’a permis de savoir ce que je ne voulais pas faire.”

 

En tout cas chez Faces Zine, nous aimons beaucoup le style de Joseph Schiano Di Lombo, mélange d’humour et d’austérité, de distance pop et d’intelligence musicale. “ J’ai toujours aimé les pastiches. Je suis passionné par les réécritures. Comme le mythe de Dom Juan à travers Molina, Molière, Mozart. J’aime quand les choses se transforment à travers différents artistes. Ça me passionne. Les artistes ont tous un style, mais il est nourri de plein de choses.” 

Portrait et photos : Nicolas Vidal