Edito

Dans le monde policé et parfois ennuyeux de la chanson française, il arrive que des auteurs pop s’immiscent dans les interstices formels que permet ce format. Et qui sous couvert de chansons fédératrices, offrent une respiration vers des contrées moins formatées. C’est le cas de Foray et de son premier album «Grand Turn Over», qui mélangent allègrement hymnes radiophoniques («Elle voudrait») et noirceur électro pop («Faut pas croire») avec juste ce qu’il faut d’air du temps et suffisamment de personnalité pour créer un son personnel et attachant. Car sous la glace des instrumentations, on suit le timbre chaleureux de Foray, apaisant et délicat, comme une douceur pop, assurément française.

ENTRETIEN ET PHOTOS:  NICOLAS VIDAL 

Tu as sorti un premier titre, « Drunk » en 2015, puis un EP en 2016, « L’amour s’en va ». Comment as-tu démarré l’aventure FORAY ?

J’ai sorti « Drunk » sous le nom de NORD, c’était mon premier single en solo. Avant ça, je faisais de la musique indé en groupe. J’en ai eu plusieurs, en Normandie, mais on avait un peu de mal à s’exporter ailleurs. Et puis tous les groupes se sont arrêtés, j’avais 30 ans, donc j’ai décidé de continuer tout seul. J’ai enregistré des chansons avec un copain ingé son, Sylvain Carpentier, et c’est lui qui a fait écouter mes chansons à mon futur éditeur. C’est parti comme ça. En plus, je n’attendais pas grand chose, je pensais que mes chansons avaient un univers un peu trop froid, trop intimiste.

 

Il y avait déjà cet aspect Machine/guitare dans tes titres ?

Moi je viens du rock, j’ai toujours fait de la musique avec des gens. Et quand je me suis retrouvé en solo, je me suis demandé comment jouer seul. Et j’ai commencé à jouer avec fruity loops, jouer avec des boites à rythmes, j’ai commencé à m’intéresser aux synthés.

 

Je trouve que c’est cela qui est réussi dans ta musique, le côté froid qui définit ton son et qui sort du lot, sans les références eighties que les machines et les claviers amènent actuellement.

Le son est venu comme ça. C’est assez instinctif. Je peux me noyer dans plusieurs références, mais je fais de la chanson française. Et à l’intérieur de ça, je peux m’autoriser à emprunter différents chemins. On peut tout mélanger. Ma période de référence serait plutôt les années 90, car c’est la musique que j’ai écouté ado, mais il y a aussi plein de références seventies qui peuvent me plaire, à cause de la manière d’enregistrer. Par exemple dans « Faut pas croire », l’arpégiator vient de Moroder. Mais je ne suis pas obnubilé par les références. Le mélange acoustique/électronique était vraiment ce que je voulais, la chaleur de la guitare et les machines plus froides, les textures et les contrastes.

 

Le son de ton album m’a parfois fait penser à Mirwais, et à ce qu’il a produit pour lui et Madonna. Etait-ce une référence pour toi ?

C’est drôle, pas du tout. Je connais très peu la musique de Madonna, mais effectivement  ce serait ce qui me parlerait le plus dans sa musique, cette époque là.

 

Il y a des titres très dancefloor, qui parlent de thèmes plutôt sombres, assez engagés comme sur « L’exil » ou « On viendra nous chercher ».

On a vraiment travaillé sur ça avec Thierry Minot, le réalisateur de l’album, car la plupart des chansons étaient plus ou moins produites. Mais il a complètement réarrangé « l’exil », il a viré toutes les guitares et ajouté tous les synthés qui dédramatisaient la situation que je décris dans la chanson. Je trouve ça bien que le message soit très contrasté. Pareil sur « On viendra nous chercher », ou on est allé vers quelque chose un peu à la Simian Mobile Disco, qui est un groupe que j’aime bien.

« Ton nom » est aussi une chanson un peu sombre sur laquelle on a également envie de danser, était-ce ta manière de parler de ton changement de nom ?

A la première lecture, si on ne connaît pas l’histoire, cela peut évoquer également un divorce, ou un gamin qui ne veut plus du nom de son père. J’aime bien avoir plusieurs lectures à l’intérieur d’un morceau, en tout cas quand c’est possible.

 

Tes textes sont plutôt tournés vers les autres, tu n’utilises pas énormément le « Je ». Quand tu dis « Faut pas croire tout ce qu’on nous dit », ou « l’indélicate emprise des mots », est ce que cela sous entend que tu te méfies des mots et de la parole ?

Bien sûr. Dans ma démarche d’écriture, je me méfie du premier jet qui est souvent libérateur et auquel tu n’as pas envie de toucher car il est précieux, mais quand tu commences à réfléchir à une meilleure façon de dire les choses, c’est là que tu te prends la tête et à réellement travailler. Je fais toujours très attention à ce que je dis et ce que je formule. J’aime bien que ce soit un peu travaillé. Ou faussement travaillé, qu’on puisse reprendre un truc comme sur « Reviens ma joie ». Je voulais un refrain universel mais un peu difficile à retenir. C’est faussement simple. C’est ce qui m’intéresse dans la musique. Un peu à la manière de Katerine avec « Robots après tout », ou tu as l’impression que les chansons sont connes, alors que c’est faussement bête. J’adore les paroles simples, droit au but mais lui,  il te pose le décor de l’être humain.

 

Katerine est une référence assez citée par les artistes de la nouvelle génération, et c’est une influence que l’on n’avait moins vue venir par rapport à Dominique A ou Miossec.

C’est quand même le chanteur qui écrit les meilleures chansons actuellement. C’est un des meilleurs paroliers pour moi, dans le côté faussement facile. Il y a toujours une astuce, un truc sur la vie. Il tourne les choses d’une manière qui va toujours faire un peu grincer. Et puis il est super gentil. J’ai fait une première partie pour lui au Mans, et il a été vraiment adorable. A la fois drôle et bienveillant. On n’a pas forcément de contact avec les artistes quand on fait une première partie, et lui avait été vraiment bienveillant.

 

Tu viens de Rouen, comme  Lafayette ou Tahiti 80. Est ce que cela fait une différence pour toi de ne pas vivre et travailler à Paris ?

C’est possible. Il y a une telle effervescence à Paris, une sorte de cocon où il se passe plein de choses. Mais on peut le ressentir aussi en étant ailleurs car on a un autre point de vue sur les choses. La plupart des artistes que l’on connaît sont à Paris, et moi j’en n’ai pas très envie. Et puis je ne suis pas très loin. Mais peut être qu’effectivement je ferais les choses différemment si j’habitais à Paris.  Je ne sais pas si on peut parler d’appartenance à une ville dans la musique.

Henri Michaux-  « Henri Michaux est un peu un aventurier : écrivain/poète qui s’est mis à la peinture et à la vidéo. Mais c’est toujours très barré, il créait sous les effets de la mescaline. Il a commencé à faire de la peinture sous drogue pour voir l’effet sur sa proposition artistique. Et quand j’étais aux Beaux Arts, j’écrivais des paroles, et la plupart de mes carnets étaient raturés, et j’ai commencé à mélanger les dessins et l’écriture. Et la mon prof m’a dit que ça ressemblait à Henri Michaux. Et du coup je suis allé voir et je me suis intéressé à son travail, au côté automatique de l’écriture. Mais sa démarche en 1930 était incroyable. »

PEINTURE/PHOTO- «J’aime beaucoup Gary Winogrand, photographe américain des années 60 et la spontanéité de ses photos, pour la plupart prises dans la rue, avec les gens autour.»

LIVRES - « J’ai rencontré Julien D’Abrigeon il y  a 10 ans à Dunkerque. C’est un auteur stimulant. Il y a un coté émulation entre nous. J’ai écrit « Ton nom » avec lui. Et j’aime son livre «Sombre aux abords» inspiré de « Darkness on the edge of town » de Springsteen. Raymond Queneau, lui aussi un aventurier dingue et drôle. « L’instant fatal » qui a l’air simple mais est ultra complexe. J’aime aussi Sagan « De guerre lasse », terrible dans la dualité des sentiments. Tout n’est pas noir ou blanc. Ça m’a inspiré pour mon album, ces sentiments qui changent. Et « American psycho » de Bret Easton Ellis, ce riche trader, complètement cinglé, fan de Donald Trump.»

Disques- « J’aime beaucoup le dernier album de Katerine avec ce retour à l’ordinaire, quasiment en piano voix. A la première écoute, j’ai été touché par ce côté désemparé. Il a fait beaucoup de choses avec beaucoup d’artifices, mais là c’est vraiment un retour à l’essentiel. « In Utero » de Nirvana, madeleine de Proust du premier groupe que j’ai monté adolescent à l’internat, et qui m’influençait beaucoup. Léonard Cohen « New Skin for the Old Ceremony », album qui te donne le spleen mais en même temps super lumineux, comme la pochette. Et « Surfer Rosa » des Pixies, car il m’a beaucoup influencé sur la manière de faire du rock mais en mélangeant d’autres choses. Ce n’était pas que des grosses guitares. Et l’album « Percussions » de Gainsbourg, travaillé autour des rythmiques, un peu un ovni super réussi. Et puis Tom Mc Rae qui m’a retourné sur scène, Eels, Girls in Hawaï. Et puis tellement d’autres… »

Ma Playlist...

FILMS- « Man on the moon » de Milos Forman qui me fait carrément pleurer et rire en même temps. « 12 hommes en colère », à cause de l’histoire et Henry Fonda qui a la classe. « No man’s land » de Danis Tanovic, qui m’a marqué. C’est burlesque alors que des vies se jouent dans l’action du film. Et « Last Days » de Gus Van Sant. Il ne se passe rien et c’est peut être ce qu’aurait voulu Cobain dans sa vie, rester chez lui, ne rien faire et faire le guignol. C’est étonnant ce film. »

Bertrand Betsch - « On s’est rencontré qu’une fois mais on communique souvent par mail. C’est quelqu’un qui m’a marqué, dont j’adore les chansons depuis 15 ans. J’aimerai bien faire un disque avec lui un jour ! Il vient de sortir encore un très bel album « Tout Doux »

 

Impossibe - « Ce sont des potes avec qui je jouais avant, c’est parfois punk, souvent drôle et caustique. J’adore les paroles de Charles Duédal (qui a signé « l’indélicate » sur le Grand Turn over) «

http://impossibog.blogspot.fr

 

Aloha Orchestra - «Des copains du Havre qui font de la pop, super bien, il faut les voir en live. Ils viennent de sortir leur album : « Leaving »»

Un portrait chinois de Foray à travers ses idoles teenage et celles d’aujourd’hui.

En vrac et dans le désordre: Kurt Cobain et Nirvana, Mano Negra, Noir désir, Renaud, Brassens, Gainsbourg, Polnareff, Maxime Leforestier, Magic Waddle, Cantona le King, Forrest Gump, Saint Seiya, les chevaliers du zodiaque, Eels et Beck.