Edito par Christophe Gatschiné

Alex Rossi est un peu « L’homme aux mille vies » chanté par l’Affaire Louis Trio en 1995 : « Depuis des années, désabusé, désemparé, il a tout tenté, si tant est qu'il eut vraiment été (…) il a fait le tour de toutes les tournures du destin... » Un beautiful loser et éternel newcomer que ses mésaventures discographiques sans fin, de majors en labels indés, ont conduit du cœur de la nouvelle variété Française aux marges de la pop. Auteur pour Dick Rivers, Axel Bauer ou David Hallyday, compagnon de route de Frédéric Lo, cet Italien d’origine signe, comme lui cette année, un prodigieux come-back dont on souhaite qu’il lui permette d’accéder enfin à la dolce vita. Car son dernier disque d’inspiration transalpine, « Domani è un'altra notte » (Kwaidan Records/Agnès B.), constitue autant un aboutissement artistique qu’un accomplissement personnel. Son album de famille.

ENTRETIEN : Christophe Gatschiné  PHOTOS:  Nicolas Vidal

Bonjour Alex, « Tutto Va Bene » ?

Alex Rossi : Oui ! Tu sais, à 50 balais, il m’arrive un truc pas mal : je me sens à ma place. Et c’est appréciable. Je n’ai jamais été carriériste, ce qu’il se passe depuis la sortie du morceau, ça n’est que du bonus. Lorsque j’ai trouvé ce gimmick mélodie-voix de refrain, « Tutto Va Bene (Quando Facciamo l’Amore) », je n’arrivais pas à écrire de couplets pour l’accompagner… Et pour cause, cette phrase dit tout. Elle est de l’ordre du réflexe. Elle a ce quelque chose d’essentiel qui englobe le fond et la forme. J’ai donc choisi de la faire tourner en boucle comme un leitmotiv. Julien Barthe (aka Plaisir de France) n’avait plus qu’à continuer de faire de la couture autour avec ses synthés. Ok, ce n’est pas une chanson au sens traditionnel, mais je refuse d’être obligé de respecter les codes. C’est très libérateur au final. Dès la première écoute, les gens viennent naturellement danser. J’aime provoquer cette respiration dans leur vie et ressentir leurs réactions. Un mec m’a envoyé un message pour me dire qu’il avait fait l’amour dessus avec sa copine : pour moi c’est gagné ! Pour autant, même si je revendique une certaine légèreté, je déteste la vulgarité. J’assume un côté cheap mais je ne tomberai jamais dans le kitsch ou le grotesque. C’est un équilibre subtil à trouver ; je reste sur le fil. Ce titre est donc fédérateur mais pas putassier. Il synthétise mon amour pour la variété Italienne et la musique club.

 

Justement, comment t’est venue l’idée de marier chanson Italienne et french pop un peu eighties ? 

A.R. : « L’Ultima Canzone » (Born Bad Records - 2013) devait être ma seule et unique chanson dans le style italo pop, entendu comme une influence plutôt qu’un hommage d’ailleurs. Un one shot pour le plaisir, sans arrières pensées. Mais pas en l’air non plus, c’est-à-dire en mettant la barre très haute dans la composition et les arrangements (de Romain Guerret et Arnaud Pilard du groupe Aline). J’étais assez sûr de mon texte, je savais qu’on tenait un truc. Poussés par le label à réaliser un vrai deuxième morceau original en face B du 45 tours, « Ho Provato Di Tutto » est né à partir des mêmes ingrédients. J’y ai pris goût et le petit succès d’estime rencontré m’a fait dire que cette voie méritait d’être explorée. L’idée a fait son chemin et j’ai basculé progressivement, avec « Domani È Un’Altra Notte » ensuite. Je me suis aperçu que l’Italien, ma 3ème langue au lycée, offre une liberté d’écriture totale. Sans le parler couramment, je le comprends bien et je l’apprends plus vite en écrivant des chansons que lorsque je l’avais en option (rires). Les textes de la variété Italienne parlent d’amour déçu, de soleil, de montagne… de choses assez terre à terre, avec beaucoup de simplicité et d’immédiateté. Ce serait très difficile à reproduire dans la langue Française qui a une exigence plus littéraire, sauf à être Sébastien Tellier, parce que c’est très naïf. Au-delà des caractéristiques du genre, j’ai voulu capter son état d’esprit tout en y intégrant une dimension toute personnelle. Le clip de « L’Ultima Canzone » montre des images de moi, enfant puis adolescent, extraites de films Super 8, autour d’un scénario un peu générationnel qui raconte la vie d’un mec jusqu’à aujourd’hui… Rien n’était vraiment prémédité mais j’ai rapidement perçu un angle original et un schéma de construction potentiel pour un long format. J’ai commencé à faire des liens et avancé en même temps que mes idées se concrétisaient musicalement. Au fil des enregistrements, j’y ai vu de plus en plus clair dans la manière d’utiliser l’insouciance et l’exotisme de l’Italien pour raconter en filigrane mon histoire et celle de ma famille. Une sorte de récréation sérieuse et intime. Sans prétention aucune, j’observe que je suis l’un des seuls à faire ça.


À ce propos, as-tu le sentiment d’appartenir à une certaine scène, indépendante, ou bien te sens-tu définitivement à part dans le paysage musical hexagonal ?

A.R. : Je n’aurais pas la prétention de dire qu’il y a moi et les autres. Je n’ai pas non plus l’impression d’être un personnage ou un extraterrestre. Je me suis toujours plutôt senti dans la marge, à côté sans le vouloir, le cul entre deux chaises. Je ne suis ni un rockeur, ni un chanteur lisse de variété. D’ailleurs j’aime les deux ! C'est difficile de me mettre une étiquette et que je corresponde à des attentes dans ces conditions… Au cours de ma « carrière », je suis parti dans plusieurs directions, avec ce sentiment parfois d’être toujours resté au stade de démos et d’avoir un peu la lose. Mais je pense n’avoir jamais vraiment arrêté puis repris les choses là où je les avais laissées. J’assume mes choix - je ne regrette aucun morceau - et je crois qu’ils m’ont fait progresser jusqu’à aboutir aujourd’hui à cette forme de synthèse de mes goûts musicaux.

Je n’ai jamais été très bon dans le « milieu » de la chanson ou du showbiz que j’ai un peu côtoyé lorsque j’étais chez Mercury. Je ne m’y suis pas construit un réseau. Même si je suis un peu caméléon et que je sais jouer le jeu, je ne sais pas faire semblant bien longtemps. Ce serait impossible pour moi de m’y sentir comme un poisson dans l’eau ; une part de moi s’y refuse. Depuis ma rencontre avec Dominique Pascaud, les gens de Gonzaï et la petite scène « french pop » que je fréquente aujourd’hui (Marc Desse, Jo Wedin & Jean Felzine, Romain Guerret et Arnaud Pilard d’Aline…), je suis entouré d’artistes plus jeunes que moi qui ont beaucoup de talent et avec lesquels j’ai tissé des liens qui vont au-delà de la musique. Je ne peux pas concevoir de travailler avec des gens qui ne soient pas des amis. Mais au-delà de ma personne, ce qui m’intéresse avant tout, c’est de faire des chansons. Elles sont plus importantes que moi.

Celles de ce nouveau disque ont une identité très forte, marquée par l’Italie dont tu es originaire.

A.R. : Je n’avais rien à foutre de mes origines Italiennes quand j’étais adolescent. J’avais ma mobylette, je pensais aux filles et aux flippers… J’ai commencé à m’y intéresser à partir de la trentaine, après le décès de mon père. Le travail de l’historien Pierre Milza, décédé l’année dernière, a été déterminant dans mes recherches. Je lisais tout ce que je pouvais de ce spécialiste de l’Italie, et en particulier de l'immigration Italienne en France, dont il était lui-même issu. Ce passé familial me tient davantage à cœur en vieillissant. Ma famille paternelle vient du Veneto, au Nord-Est de l’Italie, de Campomolino précisément, un village entre Trévise et Venise. Paysans fermiers, ils crevaient la dalle et certains ont fait partie de la vague d’immigration vers la France, et le Sud-Ouest notamment, là où je suis né, qui a eu lieu des années trente jusqu’après la guerre. D’autres, que je ne connaîtrais peut-être jamais, sont allés en Amérique du Sud, en Argentine, au Brésil à São Paulo. Même s’ils étaient des latins blancs catholiques, ils ont dû chercher à s’intégrer dans un département, le Gers, qui avait été décimé par les guerres : ne plus parler Italien, franciser leurs prénoms… sans renier leurs racines pour autant. Mon grand-père, Guerino, jouait du bandonéon dans les bals de villages du samedi soir ; ça ne veut pas dire qu’il n’y avait pas aussi une part de douleur en lui… Je fais « gentiment » référence à leur parcours sur cet album, mais ça n’est pas un prétexte, une façade ni une manière de jouer avec des clichés. J’ai cette culture, je sais d’où viennent ces gens, ce qu’ils ont vécu et comment ils en ont chié.

Les mots que tu lis dans « La Lettera Uno » et « La Lettera Due » du 28 novembre 1951 en témoignent…

A.R. : Ces lettres ont été écrites à Rome par le père de mon grand-père, Sebastiano. Il y est allé travailler comme ouvrier pour gagner un peu d’argent parce qu’il ne parvenait pas à nourrir sa famille. Il a laissé partir ses fils en France, espérant les rejoindre un jour. Il ne l’a pas fait et ils ne se sont plus jamais revus… Mon grand-père a toujours eu le sentiment qu’ils avaient été abandonnés, il ne répondait pas aux lettres qu’il recevait. J’en ai deux, d’une écriture simple et touchante, dont j’ai extrait ces courts passages. Elles contribuent autant à l’authenticité qu’à la ponctuation de l’album que j’ai voulu démarrer par une expression qu’employait mon grand-père et qui m’est restée, « Il Nostro Destino ». Cette introduction me permet à la fois de faire les présentations et de planter le décor en levant d’emblée toute ambigüité : ceci n’est pas un disque rital mais l’œuvre d’un artiste aux origines Italiennes auxquelles il a souhaité rendre hommage à sa façon. Je l’ai fait avec beaucoup de respect, et de sincérité surtout, en faisant gaffe à la syntaxe, à la grammaire, à ma prononciation, aidé en cela par Rosario Ligammari. Alors, même s’il comporte quelques défauts qui feront sourire de « vrais » Italiens, je préfère ça à l’imitation ou au pastiche. Ce n’est pas une blague, c’est mon histoire et je la raconte sous mon nom.

« Voir Venise », peut-être la chanson la plus touchante de ton répertoire, clôt le disque d’une façon symbolique et contrastante : à travers l’itinéraire rude mais plein d’opiniâtreté qu’elle retrace et parce qu’elle est la seule en Français…

A.R. : Mon grand-père était fan de cyclisme, bien plus que de football. Et mon père était un très bon coureur au niveau régional ; il a failli devenir professionnel. Moi-même j’aime beaucoup le vélo. Je le pratique chaque fois que je retourne dans le Gers, et j’ai monté quelques cols : le Tourmalet, le col d’Aspin... Ce trajet que j’effectue dans la chanson, des routes du Gers jusqu’au Campanile de Saint-Marc, est un fantasme. Je ne l’ai jamais tenté et ne le ferai sans doute jamais. Accomplir ce périple, avec toutes les difficultés que cela suppose, pour atteindre une sorte de point culminant personnel en faisant le voyage inverse de celui de mon grand-père, est aussi une métaphore en effet.

Je parle vraiment de moi dans ce morceau, en donnant à voir une autre facette de ma personnalité : je ne suis pas quelqu’un de solaire même si je peux être et paraître lumineux. J’y dévoile ma part d’ombre, mon penchant mélancolique, et explique à peu près tout, dans ma langue maternelle, répondant ainsi aux lettres de mon grand-père. J’avais les poils à l’écoute des premiers mixes de Julien Galner… Je suis très fier de cette chanson. Elle ne marque pas une rupture avec les autres titres, plus enjoués, de l’album. C’est au contraire sa parfaite conclusion. L’épilogue idéal et très apaisé de l’histoire, ma manière de boucler la boucle, sereinement.    

Propos recueillis par  Nicolas Vidal

Serge Reggiani - “Si je ne devais choisir qu’une personne, ce serait Serge Reggiani. C’est ma tante qui l’écoutait à fond quand j’avais 5 ans, et je suis rentré la-dedans. Parfois j’ai un côté mélancolique, et il fait partie complètement de ma famille. Dans ma famille, du côté italien, ils écoutaient Reggiani, et ça comptait beaucoup. Il avait une voix très particulière. Il n’a jamais composé ni écrit un texte. Mes premières vraies larmes, c’est en l'écoutant.”

ART -“ J’aime beaucoup Claude Nori. Il est d’origine italienne, il vit à Biarritz et il va chaque année en Italie depuis sa tendre enfance. Et il a fait beaucoup de photos dans les années 80 où il allait sur la côte adriatique, et sans être voyeur, il photographiait la jeunesse, l’adolescence. C’est une période qui n’existe plus, avec une atmosphère révolue. Il faisait aussi des films super 8. C’est en même temps intemporel, mais on est vraiment dans les années 80.” 

LIVRES - “J’ai toujours beaucoup lu. Pour moi la littérature c’est hyper important, je la place au dessus de tout. C’est grâce à la littérature que j’ai commencé à écrire, et même des chansons. Je citerais “Mon chien stupide” de John Fante. J’ai commencé à le lire à 15 ans, et j’ai lu toute son oeuvre. J’aime cette histoire de vieux con qui préfère son chien à ses gosses. C’est quelqu’un d’important pour moi. Grâce à lui, je suis arrivé à Bukowski qui avait signé la préface d’un livre de Fante. J’adorais “Conte de la folie ordinaire” qui avait été adapté au cinéma avec Ornella Mutti. J’avais écrit une nouvelle avec Bukowski en filigrane. J’ai eu une période où je ne lisais que ça. Mais l’écrivain au dessus de tout, c’est Dostoïevski. Je ne peux pas citer un seul roman. C’est plus que de la littérature russe.”

DISQUES - ““Pop Satori” d’Etienne Daho. J’ai grandi  avec la pop française, et avec lui particulièrement,. C’était mon idole. Il ’était comme un grand frère, un passeur. La première fois que je l’ai entendu, c’est à l’époque de “La Notte, la notte”, et ça m’a parlé tout de suite. C’est la première fois que je me reconnaissais dans des chansons, et ça me sortait de la variété qu’écoutaient mes parents. Je lisais ses interviews, et il parlait du Velvet, d’Elli & jacno, Marquis de Sade, donc je me débrouillais pour aller écouter et découvrir. Grâce à lui, j’ai découvert ses influences qui sont devenues les miennes. Et “Pop Satori” est un album parfait, j’adore le binôme qu’il formait avec Arnold Turboust."

DISQUES -“Ensuite je dirais “Svalutation” d’Adriano Celentano. C’est le premier chanteur italien que j’ai entendu. “Svalutation" était un tube. Je comprenais pas hyper bien l’italien car mon grand père qui avait immigré ne voulait pas parler italien pour s’intégrer. Du coup je pensais qu’il disait “salutations”. J’ai compris plus tard que c’était une chanson sur la dévaluation, le désastre italien. Et puis ce mec m'interpellait car il avait quelque chose de décalé. Il avait un "jemenfoutisme" quand il chantait “I want to know” que j’adorais. La BO de “Once upon a time in America” de Morricone m’a aussi énormément marqué. D’abord pour le film que j’ai vu au cinéma à sa sortie quand j’avais 15 ans. Quand j’ai trouvé le CD quelques années plus tard, je ne pouvais pas beaucoup l’écouter car cela m’émeuvait à chaque fois. La classe des thèmes, qui te font passer par tous les sentiments. Il y a aussi “Féline” des Stranglers. Ils restent l’un de mes groupes préférés que j’écoute encore assez souvent. Je trouvais ça sulfureux et dangereux. Ils étaient durs et purs. J’adorais la voix de Hugh Cornwell. Sinon j’ai toujours été très fan de Françoise Hardy. Il n’y a pas un album en particulier. C’est une songwriter incroyable. Sa voix, son charme. Tout est fluide.”

Ma Playlist...

FILMS - “ ”Il était une fois en Amérique”. C’est une histoire d’amitié que j’ai vu au cinéma avec des copains à sa sortie, et pour moi c’est autant pour le souvenir de l’avoir vu que le film en lui même. Et puis c’est De Niro, Jennifer Connelly dont on tombe tous amoureux, ce sont des flashs comme ça. C’est un film très triste et très beau. “La bande 4” de Rivette m’a aussi beaucoup marqué. C’est l’histoire de 4 copines qui font du théâtre, 4 jeunes filles de 20 ans avec Laurence Côte, Nathalie Richard, Bulle Ogier… J’aime le cinéma de Rivette et on était tous amoureux de ces actrices. Il y avait aussi Benoît Régent dans le film. Je citerais également “1900” de Bertolucci. C’est vraiment une fresque qui parle d’une partie de l’histoire de l’Italie avec ce côté tragique, qui passe d’un extrême à l’autre, comme l’Italie. C’est toujours excessif.”

Romain Guerret

“ Romain Guerret et ses alias Dondolo et Donald Pierre. On est très copains, et quand je l’ai connu sur myspace, il était Dondolo. Ça me plaisait beaucoup sa musique. Ce côté eighties et éclectique qui retombe sur ses pattes. Romain, il ne s’éparpille pas. Quand il part dans un style précis, il va jusqu’au bout. Il a une facilité pour composer des mélodies. C’est un vrai mélodiste. Ce n’est pas un faiseur. Et puis on a les mêmes goûts, les mêmes références. Quand il compose pour moi, il sait très bien où il faut aller. Je lui fais une confiance absolue. Je n’ai jamais refusé une mélodie qu’il m’ait proposé. Il a une intelligence naturelle. Et ça se ressent dans les chansons. “L’utima Canzone”, c’est sincère dans le parti pris malgré les références que l’on ressent.” 

Un portrait chinois d'Alex Rossi  à travers ses idoles teenage et celles d’aujourd’hui.

Ton idole teenage

Ornella Mutti


Ta  chanteuse Teenage

Lio

Ton chanteur teenage

Etienne Daho

Ton acteur teenage
Rovert De Niro

Ton actrice teenage

Gena Rowlands

Ton crush teenage

Ornella Mutti

Ton idole actuelle

Pasolini


Ta chanteuse actuelle

Jo Wedin

Ton chanteur actuel

Richard Hawley

Ton acteur Actuel

Joaquin Phoenix


Ton actrice Actuelle

Scarlett Johansson

Ton crush Actuel

Monica Bellucci